Les chefs de districts interrogés confient en majorité que les conditions ne sont pas réunies pour une décentralisation effective.

La décentralisation de la stratégie de riposte du Coronavirus a été réclamée à cor et à cri. Le corps médical affirmait que pour plus d’efficacité et une meilleure riposte, il fallait décentraliser la riposte vers les Districts de Santé (DS), unité fondamentale et opérationnelle du système de santé sur le plan matériel, financier et des ressources humaines. Depuis quelques semaines, elle semble donc « effective » et « progressive ». Seulement, « Le discours des autorités à la télévision n’a rien à voir avec la réalité sur le terrain », critique un chef de District de santé (CDS) en service dans la région de l’Adamaoua.

En fait, le constat fait état de ce que cette décentralisation varie d’une région à une autre et selon qu’on se trouve en zone périphérique ou une zone urbaine. «Nous qui sommes dans les zones reculées souffrons de certains manquements », confirme ce dernier. Il en veut pour preuve, le dilemme dans lequel il se trouve depuis quelques jours. « Actuellement, nous avons enregistré un cas positif avec une quarantaine de cas contacts. La question est comment isoler ce cas positif et comment le nourrir », interroge le CDS. Dépité.

C’est que, les unités de prise en charge se trouvent uniquement à Ngaoundéré. L’unique option qui s’impose donc à ce chef de District, c’est de « confiner à domicile ».  Et ce n’est pas la seule difficulté à laquelle il fait face. Ce DS ne dispose pour l’heure, ni de médicaments, ni de tests de diagnostics rapide. Pourtant, le 15 juin 2020, le délégué régional de la Santé pour l’Adamaoua a signé deux notes dans lesquelles il fait part d’un tableau de répartition des TDR et des médicaments (Hydroxy chloroquine, Azythromycine et sulfate de zinc) dans les neuf DS de sa région.

Prise en charge : Le clair-obscur

A chaque District de santé sa réalité, pourrait-on ainsi dire. En effet, la situation change selon que l’on soit à Djohong, Poli, Lagdo, Kaélé, Kousseri, Meyomessala, Ayos et à l’Ouest. Dans l’un des DS de la région du Nord par exemple, nos sources indiquent que le personnel a été formé au prélèvement, à la définition des cas et la Fosa dispose de 25 tests de diagnostic rapide (TDR). Cependant, la disponibilité des équipements est un couac majeur ici. « Nous avons besoin de matériel même si c’est le strict minimum. Par exemple, il faut quatre kits respectivement pour le clinicien, le laborantin, l’assainisseur et l’infirmier. Mais nous n’en avons pas », informe une de nos sources médicales.

Plus grave, « Si un cas se présente à nous, beaucoup d’entre nous serons déboussolés.  Il nous fallait au moins des exercices de simulation», confesse ce dernier.  Autres lieux, réalités distinctes. Au DS de Lagdo, le CDS soutient que la décentralisation est effective. Pour en attester de cette effectivité, le Dr Yaya Aminou indique que le processus a été lancé depuis plusieurs semaines avec des formations, la dotation en matériel de protection et de prise en charge.   Pareil à Kaélé dans le Mayo-Kani, région de l’Extrême-Nord, ou depuis trois semaines, le staff affirme avoir reçu des intrants.

Equipements de protection individuelle, médicaments et tests sont aussi disponibles. Tout comme une quinzaine de lits disposés au centre de prise en charge des cas, d’ores et déjà prêt à recevoir des patients. Ceux sérieux seront référés à l’hôpital régional de Maroua, apprend-on. « Nous sommes à 80% autonomes », confie fièrement le Dr Kidi Menta, directeur de l’hôpital de District de Kaélé. Au DS de Kousseri, « Nous avons reçu le nécessaire pour riposter », affirme le Dr Yaya, CDS de la ville.

Dans la région de l’Ouest, l’un des CDS qui dit n’avoir été doté jusqu’ici que des tests de diagnostics rapide, se plaint de ce que « tout est encore bloqué au niveau central. Le district de santé qui est au cœur de l’action et de la gestion du coronavirus est à la peine et n’a rien reçu jusqu’ici. J’espère que d’ici deux semaines, cette décentralisation sera effective ». Entre temps, ces DS font face à un personnel de santé pas insuffisant, à une absence de logistique et de ressources financières. « Nous travaillons avec la ressource humaine et le matériel dont nous disposons », relativise un CDS.

« Décentralisation centralisée »

Au ministère de la Santé, le discours est différent. « Nous sommes en train de nous organiser pour la mutualisation de la logistique que nous avons », a déclaré Manaouda Malachie le 13 juin dernier. Mais ce n’est pas tout. « L’autre difficulté est liée à notre volonté de placer les districts de santé au centre de notre stratégie de gestion de cette pandémie. Certains ne disposent pas de structures qui leur permettent de déployer les hôpitaux de campagne qui puisse prendre en charge la gestion de la pandémie », a expliqué le Minsanté.

La décentralisation consiste à faire effectuer des tâches du niveau central au niveau intermédiaire et du niveau intermédiaire vers le niveau opérationnel qui sont les Districts de Santé au Cameroun. « Ce sont les unités opérationnelles du système de Santé, des usines de production des résultats du système de santé », indique le Dr Roger Etoa, médecin de Santé publique par ailleurs Président du Réseau des médecins de districts du Cameroun (Remedic).  Cette décentralisation de la stratégie de riposte devrait ainsi s’accompagner des ressources humaines en quantité et qualité, de la logistique/équipements et des financements.

Au-delà des couacs enregistrés dans les premiers volets, ce dernier aspect semble être la question qui fâche le plus. S’ils disent avoir « reçu l’essentiel » venant du ministère (Epi, écouvillon, pulvérisateur, gel hydroalcoolique, masques), côté ressources financières, tel n’est pas le cas. Tous les CDS interrogés déclarent à l’unanimité n’avoir jusqu’ici perçu aucun financement. « Tout dépend de ce qu’ils mettent dans la décentralisation », dit un CDS à l’Ouest. A Kousseri, dans la mesure où « L’argent fait beaucoup de bruits chez nous, nous n’aimons pas beaucoup l’évoquer ».

Raison pour laquelle certains médecins parlent de « décentralisation centralisée » ou encore de « décentralisation de façade ». Car, « les moyens sont retenus au niveau central », regrette un haut cadre au Minsanté.  Et pourtant, « La crise du Covid-19 devrait être une crise apprenante c’est-à-dire une crise qui permet au système de santé de combler certaines lacunes notamment sur des questions de plateaux techniques ; des ressources humaines ; le système d’information sanitaire ; sur le financement du District de santé parce que c’est le nerf de la guerre », pense le Dr Roger Etoa.

Aussi, « Le DS aurait pu profiter de cette crise pour recevoir une perfusion financière qui leur permettrait d’exécuter certaines tâches. Et évidemment pour la gouvernance », poursuit ce dernier. Fort de cette analyse, le Président du Remedic relève donc comme pour le regretter que « Le gouvernement semble avoir plus privilégié la déconcentration qui est le fait de faire exécuter des missions et tâches dévolues au niveau central par des structures et des lieux parallèles ».

Espoirs et doléances

En réalité, « Nous faisons face à quelques difficultés en termes de matériel hospitalier », a avoué Manaouda Malachie. Un aveu qui retentit douloureusement au sein du corps médical qui a pourtant fondé des espoirs en cette décentralisation. Ce d’autant plus qu’« Elle est assurément nécessaire », tel que l’affirme un médecin de santé publique. Mais, « réussira-t-elle ? Là réside toute la problématique », fait-il savoir, perplexe. A cette question, les avis sont mitigés. Pour certains médecins, « Le gouvernement semble avoir plus privilégié la déconcentration qui est le fait de faire exécuter des missions et tâches dévolues au niveau central par des structures et des lieux parallèles. On le voit, les dépistages sont effectués dans des lieux tels que le palais des sports ou alors des hôpitaux qui sont construits dans des stades. Tout ceci, c’est la déconcentration », argue le Dr Roger Etoa.

Pour d’autres, « Le simple fait que les gens puissent être dépistés dans leurs lieu de résidence est déjà en soi une victoire. Même si c’est au compte-goutte, c’est déjà un pas. On peut à présent faire des tests rapides et le district a de quoi prélever et acheminer », se réjoui le Dr Patrick Ndoudoumou, directeur de l’hôpital de District de Meyomessala. Cependant, « La prise en charge doit aussi pouvoir suivre. Nous n’avons par exemple pas encore reçu aucun stock d’azythromicine et de chloroquine », affirme ce dernier.

A Kousseri, le Dr Yaya, chef du DS, soutient que cette « décentralisation était l’idéal ; a toutes les chances de réussir et augure de lendemains meilleurs ». Ce d’autant plus que « Ce qui est galvanisant c’est que nous pouvons déjà dépister et traiter sur place », ajoute le Dr Yaya Aminou du DS de Lagdo. Dans la région du Nord, l’on se veut prudent. « Si elle est effective, ce sera une bonne chose », croit savoir une source. « Si le District est capable de couvrir son District en termes de dépistage rapide, d’EPI, alors la décentralisation sera efficace pour lutter contre le Covid-19. Si tel n’est pas le cas, alors la maladie va se propager et c’est à l’hôpital que nous recevrons les cas graves », ajoute le DHD de Meyomessala.

En tout cas, « Nous aurions aimé que le plan de riposte mette les Districts de santé au cœur de la lutte. Nous aurions aimé que cette épidémie du Covid-19 soit une crise apprenante pour servir de prétexte au renforcement des districts de santé. Comme l’épidémie n’est pas terminé, nous espérons toujours », indique le président du Remedic.

Prescriptions de réussite

Pour le Dr Ndoudoumou, « Il faut que le district puisse remplir son rôle ». Car « Retrouver et tester les malades a l’avantage de leur faire prendre conscience qu’ils représentent une source de contamination pour les autres et surtout les personnes fragiles. Ce qui fait que même s’ils restent en communauté, ils prendront des mesures pour éviter de transmettre la maladie », explique ce dernier. A en croire un autre médecin de santé publique, les conditions de réussite passent par la prévention, la sensibilisation et surtout, une approche inclusive.

A cet effet, « Les agents de santé communautaires s’impliquent beaucoup. Le port des masques et le lavage des mains sont des règles qui sont appliquées dans les espaces publics. Des émissions de radio dont organisées pour sensibiliser la population », précise le Dr Ndoudoumou. A Kaélé comme à Kousseri, les relais communautaires assurent la sensibilisation de masse et proximité dans les marchés, des comités de riposte ont été mis sur pied, le port systématique du masque est de rigueur au sein de l’hôpital. Pendant les séances de vaccination de routine et les consultations prénatales, le staff en profite pour sensibiliser.

Autre challenge, la viabilisation des 189 DS. En effet, selon une évaluation de la Stratégie sectorielle de santé (SSS) pour la période 2016-2027, seul 7% des districts de santé sont viabilisés au Cameroun. En d’autres termes, 93 % des districts de santé créés au Cameroun ne sont pas en état de fournir un service de santé adéquat aux populations. Or, l’objectif visé par les pouvoirs publics est d’atteindre le cap de 80% de districts de santé viabilisés à échéance. Pour l’heure 89 DS sont en épidémie de Coronavirus au Cameroun.

A noter qu’au 21 juin, le Cameroun comptait 11892 cas positifs officiellement confirmés et 303 décès enregistrés.

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