(Lurgentiste.com) – Le ciel de la médecine camerounaise s’est assombri le 3 décembre 2021. Ce jour-là, le Pr Daniel Lemogoum a rangé sa blouse pour l’éternité. Cardiologue respecté et réputé au Cameroun et ailleurs, le « brillant praticien » placé sous assistance respiratoire le 28 octobre dernier, a ainsi perdu la bataille contre le Covid-19, au bout d’un mois de lutte ultime. « Il a continué à traquer cet ennemi. Il n’ignorait pas qu’un cas sur huit de Covid-19 s’attrape à l’hôpital. Mais il a quand même continué à soigner ses congénères, au mépris de sa propre santé. Il est victime du devoir, de son amour pour les soins qu’il donnait à son prochain », confie le Dr Guy Sandjon, Président de l’Ordre national des médecins du Cameroun (ONMC).

Sa dernière ronde médicale remonte au 25 octobre 2021, dans le service de Cardiologie de l’hôpital Laquintinie de Douala. Bien que présentant déjà des signes de maladie, il avait « pris le temps de partager [sa] vision de la cardiologie camerounaise avec de grandes ambitions pour les cardiologues, les étudiants et les populations », témoigne le Dr Ndom-Ebongue Marie Solange, chef dudit service de Cardiologie. Il partira du Cameroun dans la nuit du 30 au 31 octobre, à bord d’un avion médicalisé.

16 ans de lutte contre les MCV

A seulement 58 ans, l’enseignant de Cardiologie à l’Université de Douala et cardiologue interventionnel à l’hôpital Erasme de Bruxelles, était une figure de proue voire incontournable dans la lutte contre les maladies cardiovasculaires (MCV), tant sur le plan national qu’international. En 2005, c’est lui sort la Fondation Camerounaise du Cœur (FCC) des fonds baptismaux, puis en fait un instrument décisif dans le combat contre les MCV. « Les activités de prévention des MCV menées par la FCC dans les entreprises et les zones rurales, y compris les plus inaccessibles, ont fortement contribué au moins à freiner l’expansion des maladies cardiovasculaires et même réduire leur propension au Cameroun » confie-t-on.

« La semaine camerounaise du cœur », « le mois de la femme », le programme « Osez-sauvez » … sont quelques initiatives qui portent la griffe de l’illustre membre des grandes sociétés savantes de cardiologie au Cameroun et dans le monde, aujourd’hui disparu. « Le Prof était convaincu de pouvoir régresser les chiffres galopant des personnes affectées par les MCV à travers les sensibilisations et la formation de masse de la population », explique le Dr Pierre Amta, membre de la FCC, Coordonnateur de la Caravane du Sahel à l’Extrême-Nord. Pour cette cause, « il était prêt à tous les sacrifices, dès lors qu’il estimait que c’était important pour la population camerounaise. Peu importait l’obstacle », poursuit ce filleul.

Après 16 ans de lutte, ce combat porte ses fruits. « Dans la population générale du Cameroun, on récent l’engouement et l’envie de connaître chacun son risque cardiovasculaire. Et ça, c’est grâce aux actions du Pr Daniel Lemogoum», soutient un proche collaborateur. En effet, après l’organisation de 16 Semaines camerounaises du cœur, on observe aujourd’hui que dans presque toutes les familles, la prévention des maladies cardiovasculaires dont l’hypertension artérielle, la plus redoutable, qui touche 35% de Camerounais et en tue 17 mille chaque année, est devenue un sujet prioritaire. « Pourtant, avant les années 2010, personne ne pensait à se faire dépister des MCV parce que tout le monde avait les yeux sur le VIH. Aujourd’hui, se faire dépister de l’HTA, du Diabète, de trouble de rythme, commence à être inscrit annuellement dans l’esprit des populations », se félicite le Dr Amta. Autant dire que ces activités de la FCC ont permis de faire régresser quelque peu les mauvais chiffres des MCV au Cameroun.

Départ prématuré

Depuis l’annonce de ce « départ prématuré », c’est la consternation et la désolation dans le milieu médical. Hommages et éloges sont rendus au cardiologue regretté par toutes les générations. Morceaux choisis : « C’est un coup de massue terrible, effroyable » ; « Grand homme, médecin d’une compétence avérée ». Pour le Dr Guy Sandjon, « C’était une fierté pour notre pays d’avoir un enfant de cette dimension. Il s’en va à la fleur de l’âge ».

Le Dr Hiag Prosper se souvient d’avoir découvert à l’occasion du premier congrès africain de l’hypertension artérielle en 2005, « un garçon passionné, infatigable, dynamique, ouvert », qui avait réussi le pari de faire venir au pays, les plus grands noms de l’HTA. « Il a beaucoup apporté aux jeunes qui s’intéressaient à la cardiologie. Il a beaucoup fait démystifier ou plutôt vulgarisé le cœur », poursuit l’ancien Président de l’Ordre national des pharmaciens du Cameroun.

La nouvelle génération garde du défunt l’image d’« un grand cardiologue, un brillant enseignant d’université et un humaniste dévoué. Très gentil et pondéré. C’est une immense perte », clame le Dr Roger Etoa. Emu. Flavien Vallot Ndongo, chargé de communication de la FCC exalte les qualités de l’homme. « Il était franc, ouvert, rigoureux. Il laisse tout un héritage », fait-il savoir.

Quant à elle, le Dr Ndom-Ebongue par ailleurs Conseiller médical à l’hôpital Laquintinie, salue la mémoire d’un homme « accessible, disponible, généreux, empathique, compétent, sociable, engagé. Respectueux de la hiérarchie et des institutions. Votre disponibilité, générosité, expertise resteront à jamais gravées dans nos cœurs ».

Des projets plein la tête… jusqu’à la mort

En quittant la scène médicale sur son lit d’hôpital, le Pr Daniel Lemogoum avait des projets plein la tête. Par exemple, celui de mener des études sur l’impact des maladies cardio-vasculaires sur la mortalité du Covid-19 en Afrique. « Nous attendions que le Covid-19 se calme pour qu’une équipe médicale de Bruxelles vienne nous accompagner dans le projet », révèle le Dr Roger Etoa, l’un des médecins impliqués dans ce projet. Le fondateur de l’Institut de cardiologie du Cameroun dont le siège se trouve à Douala projetait aussi de restructurer ledit institut. « Il était celui qui incarnait l’âme de cette structure. Quand il n’est pas là, le personnel ne se donnait pas totalement à fond et il y avait une baisse du taux de fréquentation », souffle un proche.

La même incertitude plane sur la Caravane du Sahel pensé à la dimension de celle organisée à Meyomessala (Sud) il y a de cela deux ans. « Le projet étant déjà élaboré, nous étions sur la phase de recherche des partenaires. La fondation devrait se déployer auprès des élites, des responsables d’entreprises, et de nos partenaires d’Europe. Pour le moment je ne sais pas ce que ça va devenir », s’inquiète le Dr Amta. Incrédule. La Caravane du Septentrion dont l’objectif est de sillonner les parties reculées du Grand-Nord, est la principale innovation de la 17ème Semaine camerounaise du cœur en cours de préparation. Et quoi qu’il en soit, elle se fera sans le Pr Lemogoum. Tout comme la 4e édition des journées de la Cardiologie prévues du 1er au 3 décembre dernier, mais renvoyée cette année du fait de sa maladie.

L’entregent…

La faculté de médecine de Douala porte également le deuil. Pr Lemogoum y a formé plusieurs générations de médecins aujourd’hui en service dans tous les recoins du Cameroun. A côté de l’organisation des grands colloques et conférences à l’international sur les sujets brûlants de cardiologie, le Pr Lemogoum était surtout connu pour son entregent qu’il n’hésitait pas à mettre au service des autres. Le partenariat entre l’université de Douala et l’université libre de Bruxelles en est une illustration.

La formation en Belgique d’une bonne brochette de cardiologues camerounais est également à mettre à son actif. Notamment à Erasme « où il avait une bonne assise », affirme le Dr Ndom-Ebongue, aussi Présidente l’Association des médecins du Cameroun (MedCamer). Idem pour bon nombre de spécialistes camerounais bénéficiaires de la bourse de Fosfom. « Patriote convaincu, il a œuvré à la mise en œuvre de nombreux partenariats avec le Cameroun et la Belgique, notamment la faculté de médecine de Douala, l’hôpital militaire ».

Alors qu’il n’est encore que docteur spécialiste en cardiologie, Daniel Lemogoum et le Pr Ngatchou, aujourd’hui médecin de l’équipe Nationale des Lions Indomptables, font partie des deux médecins qui ont accompagné l’ambassadeur André Evina en Belgique, dans le regroupement et l’installation de la première représentation extérieure de l’Ordre nationale des médecins. Nous sommes alors en 2013. « Ce sont eux qui ont regroupé tous ces médecins Belges qui n’avaient plus d’attache avec notre pays et qui avaient une vision erronée de notre pays et nous ont permis d’installer cette représentation. Il a eu la pudeur d’éviter d’en prendre la responsabilité en première intention. C’est donc le Pr Ngatchou et trois autres médecins qui en ont assuré la responsabilité », révèle le Président de l’ONMC.

Une œuvre à pérenniser…

Par-delà les pleurs, se pose aujourd’hui l’épineuse question de la continuité de ses œuvres. Au sein de l’équipe mise en place par ses soins à la FCC, la tâche est pour le moins énorme. « Nous ne sommes pas sûr d’être à la hauteur », confie un membre de la FCC. A la vérité, « tout reposait sur le prof. Surtout en matière de financement des activités. Et trouver ce financement est le plus difficile à la Fondation ». Il faudra entre autres, continuer tous les programmes de la fondation c’est-à-dire, la semaine camerounaise du cœur, le mois de la femme, le mois de l’hypertension artérielle, le programme « Osez- sauver », la recherche, la formation, la caravane du Sahel, le nouveau bébé de la fondation. « C’est notre souhait de continuer. Nous n’avons pas le choix. Notre meilleur moyen de lui rendre un hommage mérité est la continuité de ses œuvres ». D’ailleurs, « C’est bien structuré et il y a une équipe dont le vice-président de la Fondation qui est médecin généraliste, qui gère au quotidien, même si celle-ci bougeait davantage quand il était là », rassure le chargé de Communication. La preuve de ce que cette préoccupation reste majeure est qu’il est prévu une réunion d’ici peu, « pour voir ce qu’il y a lieu de faire », informe ce dernier.

En tout cas, « Nous espérons qu’il va continuer à nous guider de là où il est pour assurer cette relève afin de continuer le combat », dit le Dr Amta. Plein d’espoir. C’est en 2015 qu’il a reçu le titre de Dr agrégé en cardiologie. Le Pr Daniel Lemogoum a été l’auteur de nombreuses études de terrain sur les MCV, notamment l’HTA et responsable de plusieurs publications scientifiques dans le monde. Le corps médical s’apprête à lui rendre un hommage digne et mérité, à la dimension de l’homme qu’il était.

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