René Emmanuel Sadi: « La pandémie du coronavirus n’est à ce jour ni vaincue, ni éradiquée au Cameroun ».
Diagnostic des professionnels, experts et têtes couronnées du domaine de communication au Cameroun.

 

Au moment où le Cameroun franchit la barre des 200 cas testés positifs au coronavirus, la Communication gouvernementale sur cette pandémie semble « grippée ». Et si la team Dion Ngute affiche une volonté de communiquer afin de barrer la route à l’invasion du Covid-19, sa démarche en la matière ne fait pas l’unanimité chez les professionnels et les experts en communication. Surtout qu’en déplorant le 24 mars dernier que « les actes d’indiscipline, d’insouciance voire d’inconscience », continuent d’être posés par un « très grand nombre de nos compatriotes », le Premier ministre révélait en filigrane l’inefficacité des actions de sensibilisation menées jusque-là par son équipe.

Le constat est suffisant pour sortir Alphonse Ateba Noa de sa réserve. L’expert en Communication, marketing et digitale vient de passer au peigne fin, la communication gouvernementale dans la lutte contre cette pandémie mondiale. Dans une tribune libre intitulée « Les 4 erreurs fatales du Cameroun sur la Communication contre le coronavirus », publiée le 27 mars dernier, celui qui est par ailleurs associé-gérant de l’agence conseil Inter’Activ Consulting spécialisée en communication pour le développement, dissèque « des insuffisances et des erreurs » qui seraient dues « à une approche plus ou moins confuse et pas assez contextualisée ».

Communication communautaire lésée

Outre les conférences, les points de presse et les interventions en Live via Facebook, les actions de communication du gouvernement semblent accorder une place « prépondérante » aux médias de masse que sont la radio et la télévision. La tare ici viendrait de « l’absence d’une communication dans les communautés », déplore certains experts. Notamment Alphonse Ateba Noa qui soutient qu’il est tout aussi important de faire passer le message de prévention aux populations dans leur milieu de vie et de travail. Ceci à travers les associations et tontines des « bayam-sellam » dans les marchés, les syndicats des taximen et autres transporteurs urbains et inter-urbains dans les gares routières, les associations et tontines des « benskineurs » dans les grands carrefours, les chefferies traditionnelles.

Dans le même ordre d’idées, Corine Esse, Chargée de Cours à l’Ecole Supérieure des Sciences et Techniques de l’Information et de la Communication (Esstic), va plus loin en proposant au gouvernement d’associer les Collectivités territoriales décentralisées dans le cadre de cette communication communautaire.

Un avis partagé par Jean Paul Tchomdou, Président de l’Association camerounaise des professionnels du Marketing et de la Communication (Acpmc). « Il faut aller au-delà des médias classiques, au plus près des camerounais, là où ils vivent, passer du temps avec eux et leur passer l’information sur le Covid-19 », argumente-t-il. Mais l’expert en communication et production audiovisuelle déplore par ailleurs « le retard pris par le gouvernement pour lancer sa communication ». Une fausse note selon lui.

Couac des points de presse

Depuis la survenue des cas de Covid-19 au Cameroun, le gouvernement organise des conférences de presse coanimées par les ministres de la Communication et de la Santé publique. Dans le même axe, le Minsanté a également institué des points de presse quotidien au Centre national des opérations d’urgences de santé publique. Mais ces initiatives à saluer, présentent malheureusement des limites. « On ne peut pas seulement faire un point de presse pour venir comptabiliser les malades », critique Jean-Paul Tchomdou. Pour lui, le gouvernement (via le Minsanté et le Mincom) gagnerait à mieux structurer ces rendez-vous avec les médias afin de « donner des informations importantes sur la riposte gouvernementale, les dispositions qui ont été prises, les conditions pour éviter la maladie et sur la maladie elle-même ».

Dans le même registre, on constate un défaut en informations relatives à la logistique, aux moyens, aux sources de financement, etc. A ce propos, Alphonse Ateba Noa, Jean Paul Tchomdou et Corine Esse, suggèrent au gouvernement d’insérer des éléments informationnels plus « originaux » parallèlement au décompte journalier du nombre de cas positifs. Ce sont par exemple le nombre de lits, les capacités d’accueil, le flux de médicaments administrés, les compétences, le nombre de médecins formés et mobilisés, les bénévoles recrutés… Des informations capitales qui rassureraient sur le dispositif. « Ce sont des déficits de la communication et qui créent des doutes », analyse Corine Esse. C’est ce qu’Alphonse Ateba Noa qualifie « des silences qu’il faut corriger car des doutes persistent sur la capacité réelle du pays à faire face à la pandémie ».

Stratégie… à l’emporte-pièce

Sur le plan stratégique, Jean Claude Bilana, praticien et enseignant de Communication est formel. La démarche du gouvernement dans la lutte contre le Covid-19 souffre d’une absence de stratégie de communication « claire, limpide, lisible et cohérente ». « On observe une sorte de cacophonie due à une absence d’un véritable plan de communication stratégique et opérationnel. Faire la Communication sans stratégie c’est faire la médecine sans diagnostic », s’indigne le Senior Expert conseil en communication. En d’autres termes, les « stratèges » de communication du gouvernement n’ont ni diagnostiqué le problème à résoudre par la communication, ni sélectionné les outils adéquats à utiliser à cet effet.

Au ministère de la Santé, le sujet embarrasse. Contacté, le responsable de la cellule de Communication, opte pour le silence. Mais une source proche du ministre Manaouda Malachie confie qu’aucune stratégie de communication n’a été élaborée jusque-là dans le cadre de la lutte contre le COVID-19.

Dans tous les cas « Le ministre devrait élargir sa palette d’outils et de médias. Twitter c’est bien mais c’est un outil assez limité. Il faut arrêter un certain nombre d’outils, d’action de communication qui pourraient être mis en œuvre, sans forcément que le ministre soit présent », persiste Jean Paul Tchomdou. Et si Corine Esse perçoit une communication « qui se structure au fur et à mesure », l’enseignante tranche : « Le dispositif actuel est inefficace ». D’où l’urgence d’adjoindre « d’autres compétences à l’équipe du Minsanté pour que cette Communication soit plus performante, plus pertinente », plaide le président de l’Acpmc.

Messages et Task-force

Dans le cadre de la lutte contre le Covid-19, force est de constater que certains messages formulés à l’endroit de la population sont « inadaptés et invisibles », selon Jean Claude Bilana. « Il faut des messages principaux et des messages spécifiques adaptés aux besoins, aux préférences des publics cibles sur le plan de la forme », suggère le fondateur d’Idées Neuves Corporate, une agence conseil qui revendique 25 ans d’expérience au Cameroun. Les messages doivent être « clairs, percutants, concis, cohérents, convaincants, simple, directs et répétitifs à plusieurs sources », explique l’expert.

L’absence d’une task force, à la fois du côté Minsanté (communication) et du côté relai (médias) est également déplorée par des experts. C’est le cas du Dr Corine Esse. « La crise actuelle contraint de combiner communication de crise, communication sociale et communication publique. Un mix qui nécessite beaucoup de compétences », avance-t-elle.

De son point de vue, la task force « pourrait fédérer des experts en communication, aussi bien des pratiquants que quelques théoriciens, capables de clairement analyser la situation, d’élaborer un plan de communication adéquat et de le mettre en œuvre à des degrés divers », détaille l’enseignante à l’Esstic.

Facebook Live, en mode échec

L’aspect digital de la communication gouvernementale s’appuie principalement sur les réseaux sociaux Twitter et Facebook. Sur ce dernier réseau social, le Minsanté expérimente des vidéos live des points de presse depuis le 26 mars dernier.  Si ce choix est « judicieux » selon Chedjou Kamdem, Digital Manager, cette initiative est à améliorer. D’abord du point de vue de la qualité sonore de ces Lives Facebook qui laisse à désirer.

Pis, alors plus de trois millions 500 mille Camerounais sont inscrits sur Facebook, le niveau d’audience des interventions sur ce réseau social reste très faible. En effet, après avoir franchi la barre de 1000 vues au premier jour, les Directs du Minsanté stagnent désormais dans les 260 vues (30 mars). Le manque d’engouement des internautes s’explique par « la monotonie des informations communiquées », analyse Chedjou Kamdem. Ce consultant et formateur en community management propose « une combinaison entre un réseau social hors du digital et un autre sur le digital. Les tweets sont déjà bien pour tenir informé de la situation mais il faut y associer des tweets vidéo, des live twitter ».

Aussi, après deux semaines de confinement, « Il faut donner à la population des gages de confiance sur les mesures prises et les mesures à prendre, introduire la street communication par des acteurs et bénévoles », conseille Jean Claude Bilana. Pour ce dernier, il faut remplacer les points de presse « trop magistraux, invisibles et inaudibles des cibles défavorisées ». Dans la même veine, Corine Esse milite pour une approche qui associe aux différentes actions de communications gouvernementales l’« Information-éducation et communication d’une part et communication et changement de comportement d’autre part ».

Encadré

La presse sous pression

Manaouda Malachie est clair avec les journalistes : ils doivent être patriotes et accompagner les pouvoirs publics dans la lutte contre le coronavirus. Autrement dit, se faire le relaie des multiples communications organisées par le gouvernement. Voilà sans doute pourquoi certains médias critiques ont été « exclus » de la communication gouvernementale.

Les autorités ont décidé de limiter l’accès aux sources d’information à une poignée de médias « presque tous contrôlés par le pouvoir », relève Reporter Sans Frontières dans son rapport du 27 mars dernier. Pour certains professionnels de la communication et journalistes, l’utilisation des médias par le gouvernement est donc questionnable. « La presse camerounaise subit les informations ; relaie des communications organisées par les institutions, organisations et officines », regrette Rodrigue Tongue, président du Club des journalistes politiques.

Selon lui, les médias camerounais n’enquêtent pas assez pour déceler des failles susceptibles d’améliorer la riposte gouvernementale, de faire bouger les lignes et amener les décideurs à repousser les limites.

Sous le manteau de l’anonymat, un ancien journaliste reconvertit à la Communication soutient qu’« En période de crise, la presse doit réinventer son rôle de chien de garde en allant au-delà des informations qui sont diffusés partout sans filtres dans les réseaux sociaux et les médias mainstream ». Pour Christophe Bobiokono, Directeur de publicateur de l’Hebdomadaire Kalara, « on pourrait se demander si le travail des médias est optimal par rapport à ce qui peut être attendu d’eux. De mon point de vue, on ne saurait se satisfaire de ce qui est fait ».

Aboudi Ottou, n’y vas pas de mains mortes. « La presse ne joue pas son rôle dans cette crise. Elle met plus l’accent à recenser les morts et les contaminés au lieu d’être complet dans le traitement de l’information », critique le journaliste spécialiste des questions économiques. Pourtant, « Elle peut et doit enfin poser les questions et problématiques essentielles lorsqu’elles sont occultées ou peu prises en compte dans la communication officielle de crise », indique l’expert en communication sus-évoqué.

Et donc, « On devrait avoir des alertes coronavirus toutes les demi-heures sur toutes nos chaines pour marquer l’importance de se mobiliser contre cette pandémie. Mais on a le sentiment qu’au Cameroun, chaque média se débrouille pour mener sa communication contre cette pandémie. C’est dommage », regrette Jean Paul Tchomdou. « Il paraît nécessaire de rectifier le tir afin d’organiser les choses de façon à ce que les médias apportent aux citoyens toutes les réponses aux questions qu’ils pourraient se poser sur la pandémie. Ce serait le meilleur moyen d’armer les citoyens, d’un point de vue informationnel, contre cette pandémie », soutient Christophe Bobiokono.

Rodrigue Tongue remarque quant à lui qu’« il se pose aussi la sempiternelle question de moyens de la presse. Elle n’est pas équipée pour travailler sur ces sujets ».

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