(Lurgentiste.com) — Depuis le 20 décembre 2024, une « lettre de rupture » du Fonds mondial de lutte contre le SIDA, la tuberculose et le paludisme (Fonds mondial) se trouve sur le bureau du Premier ministre camerounais, Joseph Dion Ngute. Dans cette correspondance signée par Mark Eldon-Edington (photo), Chef de division et Gestion des subventions au Fonds Mondial, principal bailleur de fonds du Cameroun dans la lutte contre ces trois maladies, menace de suspendre ses décaissements en faveur du pays. Cette suspension est conditionnée à la résolution de plusieurs griefs, notamment le remboursement des dépenses non conformes et le respect des engagements de cofinancement de l’État.
4,1 milliards de FCFA de cofinancement non versés
Pour l’année 2024, le Cameroun s’était engagé à verser un total de 11,283 millions d’euros (7,4 milliards de FCFA) pour le cofinancement des programmes de lutte contre le VIH, le paludisme et la tuberculose. Ces fonds étaient destinés à l’achat de produits de santé tels que les antirétroviraux (ARV), les tests de charge virale, les tests de diagnostic rapide (TDR), les médicaments de première ligne pour la tuberculose, ainsi que les combinaisons thérapeutiques à base d’Artémisinine (ACT) pour le paludisme. Cependant, l’État n’a versé que 2,753 millions d’euros (1,806 milliard de FCFA) pour le VIH, laissant un manque à gagner de 4,901 millions d’euros (3,214 milliards de FCFA).
Aucun financement n’a été alloué pour les deux autres maladies. Le Fonds Mondial exige donc le versement de 6,382 millions d’euros (4,186 milliards de FCFA) pour couvrir ces fonds de contrepartie. Dans une lettre adressée au directeur exécutif du Fonds Mondial le 18 octobre 2024, Joseph Dion Ngute a reconnu que « le non-respect des engagements de cofinancement pour la période 2023-2025 pourrait entraîner une réduction unilatérale des subventions existantes ou futures ».
15,4 milliards de FCFA de moustiquaires non financés
Le Fonds Mondial déplore également les retards dans la contribution de l’État concernant l’achat de moustiquaires imprégnées d’insecticide (MILDA) pour les campagnes de masse et la distribution de routine, notamment dans les régions du Centre et du Sud, qui n’ont pas été couvertes depuis sept (07) ans. La contribution pour 2025, qui s’élève à 23,544 millions d’euros (15,4 milliards de FCFA), n’est toujours pas assurée.
Par ailleurs, des retards importants ont été observés dans la matérialisation des engagements de l’État en matière d’achat de produits de santé par le ministère de la Santé publique (Minsanté), ainsi que dans les procédures nationales d’achat.
2,7 milliards de FCFA de dépenses non conformes à rembourser
Le Cameroun doit également rembourser 4,133 millions d’euros (soit plus de 2,7 milliards de FCFA) au Fonds Mondial. Ce montant représente le total des dépenses non conformes commises par le Minsanté entre 2021 et 2023 dans le cadre des subventions pour la lutte contre le VIH, la tuberculose et le paludisme. Ces dépenses se répartissent comme suit :
- 2,784 millions d’euros pour le VIH, (1,8 milliard de FCFA)
- 1,991 million d’euros pour le paludisme, (1,3 milliard de FCFA)
- 98,737 mille euros pour la tuberculose, (64,75 millions de FCFA)
Le Fonds Mondial avertit que « dans le cas où un plan de remboursement n’est pas fourni, une réduction égale au double du montant recouvrable pourrait être imputée aux subventions en cours ».
6,1 milliards de FCFA de médicaments périmés
L’institution exprime par ailleurs son mécontentement face à la péremption de produits de santé d’une valeur de 6,1 milliards de FCFA (soit 9,3 millions d’euros). Elle déplore l’absence de mesures pour évaluer et gérer les risques liés à la fraude, malgré une évaluation réalisée en 2023.
Mauvaise gestion et irrégularités
Le Fonds Mondial critique sévèrement la mauvaise gestion financière des subventions allouées au Cameroun. Parmi les irrégularités relevées, figurent :
- Les détournements de fonds et de médicaments subventionnés pour le traitement du paludisme et de la tuberculose.
- L’absence de justificatifs pour les dépenses effectuées.
- Les recrutements imprévus de ressources humaines dans les programmes financés.
- L’achat de 239 congélateurs de laboratoire d’occasion.
- Les doubles décaissements pour le transport des MILDA.
Vers une externalisation de la gestion des subventions
Face à ces dysfonctionnements, le Fonds Mondial envisage d’externaliser la gestion des activités de la chaîne d’approvisionnement en produits de santé et d’installer un mécanisme de gestion financière indépendant. Selon des sources proches du dossier au Minsanté, l’institution souhaite confier la gestion financière à un cabinet externe et sélectionner une entreprise étrangère pour mettre en place un système d’information logistique. Ce système permettrait de prévenir les détournements, les vols de médicaments et les péremptions. « C’est ce que l’on demande au Cameroun de mettre en place depuis des années, en vain. Si cette idée est matérialisée, cela ne sera pas sans conséquences », affirme une source proche du dossier.
Exigences du Fonds Mondial
Le Fonds Mondial a formulé plusieurs exigences au Cameroun. La première consiste en le remboursement intégral des dépenses non conformes. La deuxième porte sur la mise en place d’un système d’information logistique (Cename-FRPS-Fosa) afin de dresser l’état des stocks de médicaments et de prévenir les péremptions. La troisième exigence concerne la sélection d’un prestataire via un appel d’offres, avec la signature d’un contrat prévue d’ici le 15 mars 2025.
Enfin, le Fonds Mondial exige la fourniture des preuves d’achat de produits de santé pour 2024 ou la confirmation d’un renouvellement de l’accord de 2023 pour transférer les fonds directement au Fonds Mondial via la plateforme Wambo. Le délai pour cette exigence était fixé au 28 février dernier.
« Ces menaces du Fonds Mondial sont à prendre extrêmement au sérieux. Les délais sont insoutenables, et ils le savent. En réalité, ils demandent au Premier ministre de reprendre le leadership, car le ministère de la Santé a failli », conclut une source au Minsanté.