À moins d’un an de l’élection présidentielle, un audit de grande ampleur est annoncé à l’hôpital de référence de Sangmélima. Officiellement présenté comme un contrôle de routine, il cible en réalité le Pr Noah Noah Dominique, directeur de l’établissement, déjà mis en cause par des soupçons de malversations. En toile de fond, une guerre froide s’installe entre ce haut responsable de santé et le ministre Manaouda Malachie.
L’information est tombée dans une correspondance officielle datée du 16 mai 2025, que Lurgentiste.com a eu copie : une mission d’audit administrative, paramédicale et pharmaceutique se déroulera à l’hôpital de référence de Sangmélima (HRS) du 1er juillet au 10 août 2025. La période examinée s’étendra sur six années, de janvier 2019 à décembre 2025. Mais le regard est clairement tourné vers la gestion récente du Pr. Noah Noah Dominique, en poste depuis septembre 2021. Pour la supervision de cette mission, le Minsanté a mobilisé tous les trois inspecteurs de ce département ministériel.
Si officiellement le directeur de l’HRS tente de relativiser en parlant d’un « contrôle de routine », à Sangmélima certains parmi ses proches y voient un audit aux allures de règlement de comptes. « C’est de l’acharnement pur. Le directeur n’est plus en odeur de sainteté avec le ministre », confie une source interne. Selon l’entourage du Pr Noah Noah, le ministre Manaouda Malachie chercherait à « obtenir sa tête » dans un climat de défiance désormais ouvert.
Des précédents accablants
Ce n’est pas la première fois que l’hôpital est passé au crible. En février 2024 déjà, une mission d’évaluation 30 jours désignée par la tutelle avait identifié plusieurs irrégularités dans la gestion de l’établissement. « Au depart cet audit prevu pour 14 jours a finalement fait un mois. L’équipe avait même été renforcée au cours de l’activité au regard du volume des irrégularités qui avaient été décelées », indique une autre source proche du dossier. Les confidences des auditeurs font état des livraisons non justifiées à la pharmacie, validées en 2023 pour un montant avoisinnant 370 millions FCFA à l’aide de factures douteuses.
Des écarts troublants entre les documents comptables, les reçus et les rapports d’activités avaient également été soulignés. Le Pr Noah Noah avait alors reçu une lettre de rappel à l’ordre du ministre, envoyée en copie à la présidence de la République, aux Services du Premier ministre, au ministère des Finances et au Comité de gestion. Depuis, les relations se sont visiblement tendues, jusqu’à l’envoi, le 12 mai dernier, d’une sommation exigeant des explications sur l’utilisation de la subvention 2024 et la présentation d’un plan pour apurer une dette fiscale et fournisseurs de plus de 340 millions FCFA.
«Le ministre pense effectivement que cet hôpital est mal géré et que les problèmes soulevés lors du premier audit perdurent. Notamment la gestion du personnel, de la subvention allouée, le pavillon présidentiel toujours non fonctionnel et le scandale des plaques solaires acquises à 125 millions de Fcfa censées permettre à l’hôpital d’avoir une certaine autonomie électrique. Mais dont tel n’est pas le cas à ce jour. C’est un véritable scandale qui embarrasse», soutient un cadre du Minsante.
Un retour sous surveillance
Nommé à la tête de cette formation sanitaire publique de 2e categorie en septembre 2021, le Pr Noah Noah Dominique signait alors son retour dans le système hospitalier après une mise à l’écart de près de trois ans, consécutive à son éviction de l’hôpital de district de Deido en 2019. Hépatogastroentérologue et enseignant à l’université de Douala, il arrive à Sangmélima auréolé de compétences techniques… mais sa gouvernance ne fait pas l’unanimité.
Depuis son arrivée, les accusations de gestion opaque se multiplient. Certaines sources dénoncent un management autocratique, des conflits internes avec le personnel, et une centralisation extrême des décisions financières. Il est le troisième directeur de l’hôpital en onze ans. Une instabilité chronique qui, selon plusieurs acteurs de santé publique, pèse lourdement sur le bon fonctionnement de la structure.
Dans une correspondance adressée à Lurgentiste.com le 2 juin 2025, Ferdinand Ongame, chef de l’Unité de communication de l’Hôpital, prend la défense du directeur. Il met en avant une dynamique de redressement visible depuis son arrivée : « Parti de moins de 20 malades par semaine, nous sommes aujourd’hui à plus de 100 malades avec des pics de 200 selon les périodes. Avec en prime un personnel entièrement payé (primes et quotes-parts) et bien motivé travaillant dans un milieu apaisé ».
Plus encore, il affirme que le Pr Noah Noah a initié une transformation qualitative, positionnant l’hôpital comme un pôle d’attraction sous-régionale. Une déclaration contestée par le camp adverse. « La très relative hausse du nombre de patients reçus qu’on brandit est une avancée qui ne saurait être un indicateur pertinent pour attester que la gestion respecte l’orthodoxie au sein de cet hôpital», commente une source administrative.
Scandale du pavillon présidentiel
L’hôpital de référence de Sangmélima n’est pas un établissement comme les autres. Situé dans le departement natal du président Paul Biya, il bénéficie d’un statut particulier, à la fois symbolique et politique. Sa gestion est donc hautement sensible, et chaque dysfonctionnement y prend une résonance nationale. «Pourquoi le Pavillon présidentiel de l’Hôpital de référence de Sangmélima n’est pas fonctionnel ? C’est vraiment scandaleux ! », charge un natif de Sangmélima. Aux yeux d’une autre élite, «Cette affaire de Sangmelima est beaucoup plus complexe que l’on ne peut l’imaginer».
Avec la relance de cet audit et la perspective d’une année électorale, certains y voient une volonté de « nettoyer les vitres » avant 2025, quitte à sanctionner des figures jusque-là protégées. D’autres y lisent une stratégie plus personnelle, celle d’un ministre qui, après plusieurs années au poste, entend laisser son empreinte et montrer sa rigueur face aux dérives dans les grandes structures hospitalières.
En attendant les conclusions officielles de l’audit, le climat reste électrique dans les couloirs de l’HRS.