Affaires Bibi Ngota / Vanessa Tchatchou : la voix trouble d’un porte-parole nommé Issa Tchiroma

Vendredi 23 avril 2010. Une onde de choc secoue le Cameroun. Germain Cyrille Bibi Ngota, 39 ans, journaliste d’investigation, meurt dans la nuit du 21 au 22 avril à la prison centrale de Kondengui, où il était détenu en préventive. L’émotion est immense. L’indignation, nationale. Le cœur du pays bat la chamade. Avant son incarcération, le défunt était passé par la très sinistre Direction générale de la recherche extérieure (DGRE) réputée pour ses pratiques à la lisière de la cruauté. Tout ceci jette une ombre sur les circonstances de cette détention et de cette mort suspecte.

Mais, alors que l’enquête ordonnée par le président Paul Biya n’en est qu’à ses balbutiements, Issa Tchiroma Bakary, ministre de la Communication et porte-parole du gouvernement, surgit dans le débat. Le 30 avril 2010, devant micros et caméras, il déclare avoir « l’honneur » d’annoncer que Bibi Ngota est mort de maladies opportunistes au VIH/Sida.

La sidération est immédiate. ONG, corps médical, associations, société civile : les condamnations pleuvent. Positive-Generation dénonce une violation grave du secret médical. L’Ordre national des médecins du Cameroun (ONMC), dans un communiqué daté du 4 mai, rappelle que ce secret est protégé par le décret n°83-166 du 12 avril 1983.

La déclaration de Tchiroma choque d’autant plus qu’elle entre en contradiction flagrante avec les principes de l’ONUSIDA : respect de la vie privée, confidentialité, protection de la dignité humaine. Pour nombre de médecins, cette sortie contribue à ternir l’image du Cameroun et à faire reculer la lutte contre la stigmatisation des personnes vivant avec le VIH.

Rebelote

Février 2012. Le Cameroun est à nouveau secoué par une affaire hautement sensible : le vol du bébé de Vanessa Tchatchou, mineure de 17 ans, à l’Hôpital gynéco-obstétrique et pédiatrique de Yaoundé (HGOPY). L’établissement nie les faits. L’administration se mure dans le silence. L’opinion, elle, explose. Dans la presse, des opposants surchauffés acculent le régime de Yaoundé.

Et comme en 2010, Issa Tchiroma monte au filet. Lors d’un point de presse, il affirme que l’enfant est mort « vu son état de santé fragile » et qu’il a été « enterré par le couple qui l’avait enlevé ». Sans aucune preuve, ni conclusion d’enquête crédible. Juste une version imposée, censée clore un scandale national dans la douleur et le déni.

Là encore, la parole gouvernementale est accusée de cynisme, de brutalité, et d’une volonté d’étouffer l’affaire. Aujourd’hui, Vanessa Tchatchou devenue avocate, soutient que sa fille est bien vivante dans une villa cossue, quelque part à Yaoundé.

Quinze ans après Bibi Ngota, douze ans après Vanessa Tchatchou, Issa Tchiroma Bakary revient sur le devant de la scène. Il se porte candidat à la présidentielle d’octobre 2025. Dans un document de 24 pages, intitulé Lettre aux Camerounais, il promet un « État qui soigne », un système de santé « humain, solidaire et de proximité ». Au programme : mutuelles, soins abordables, hôpitaux modernes, et meilleure gouvernance sanitaire.

Mais la soudaine conversion d’ITB à l’humanisme médical fait tousser. Peut-on incarner la réforme d’un secteur qu’on a contribué à discréditer ? Peut-on vouloir soigner aujourd’hui après avoir méprisé hier ceux qui souffraient ? La question, lancinante, hante cette candidature.

Quand la mémoire résiste à l’effacement

Issa Tchiroma n’a pas simplement servi le régime. Il en a été l’un des porte-voix les plus zélés, au point d’endosser des discours qui ont choqué, blessé et stigmatisé. La divulgation du statut sérologique d’un détenu mort, le mépris affiché face à une jeune mère éplorée, et l’instrumentalisation de dossiers sanitaires sensibles pèsent lourd sur son bilan.

Aujourd’hui, ses promesses, aussi pertinentes sont-elles, peinent à masquer son passé controversé. Car un peuple ne se gouverne pas avec de beaux discours quand on a contribué à son humiliation. On ne tourne pas la page d’un claquement de doigts quand on l’a soi-même trempée dans la douleur des autres.

Issa Tchiroma peut bien parler de soins, de dignité, d’humanité. Mais comment croire à la sincérité d’un homme qui, hier encore, violait la douleur des familles à coups de déclarations brutales et de vérités d’État montées de toutes pièces ?

Non, on ne soigne pas un peuple à coups de cynisme recyclé. Et il ne suffit pas de changer de costume pour faire oublier qu’on a tenu la torche pendant que tout brûlait.

Journaliste diplômée de l'École supérieure des sciences et techniques de l'information et de communication (Esstic) au Cameroun. Passionnée et spécialisée des questions de santé publique et épidémiologie. Ambassadrice de la lutte contre le paludisme au Cameroun, pour le compte des médias. Etudiante en master professionnel, sur la Communication en Santé et environnement. Membre de plusieurs associations de Santé et Politique, dont la Fédération mondiale des journalistes scientifiques (WFSJ) et le Club des journalistes politiques du Cameroun (Club Po). Très active sur mes comptes Tweeter et Facebook.
Leave a comment

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *