« Un fils du Cameroun a opéré les filles du Cameroun »

Après une opération réussie à Lyon et une convalescence, les ex sœurs siamoises seront de retour au Cameroun le 20 janvier prochain où une nouvelle vie les attend. L’un des artisan de cet heureux dénouement a accepté de répondre à nos questions. Lire la grande interview du Pr Faustin Mouafo Tambo, chirurgien pédiatre à l’hôpital Gynéco-Obstétrique et Pédiatrique de Ngousso, par ailleurs Coordonnateur général du Cycle des Etudes de spécialisation FSBM.

Comment se portent les ex-sœurs siamoises opérées il y’a près de deux mois à Lyon ?

Je peux vous affirmer aujourd’hui que ces enfants vont très bien. La petite Bissie qui en plus d’être conjointe avec une cardiopathie a été opérée du cœur et les suites opératoires sont simples. D’ailleurs les deux enfants ne sont plus en milieu hospitalier mais en famille d’accueil. Elles vont vraiment bien et le suivi médical qui a déjà commencé à Lyon va pouvoir se poursuivre dans de meilleures conditions à Yaoundé. Nous avons les compétences locales pour pouvoir assurer ce suivi. Elles doivent rentrer par principe parce que c’était pour l’opération qu’on était allé. Elles doivent surtout être au Cameroun parce qu’il me semble que ce serait un peu juste pour toutes ces âmes de bonnes volontés qui se sont mobilisées ; qu’ils aient au moins le temps de revoir ces enfants pour une fois. Le principe qu’elles rentrent et qu’elles soient revues cette fois ci jumelles seraient même de la justice pour tous ceux qui n’ont pas pu avoir la chance d’être témoin privilégié comme nous autres. Je souhaite pour ma part qu’elles rentrent et que pour la suite, s’il y a nécessité de faire autre chose, on avisera le moment venu.

Parlant justement dudit suivi médical, comment va-t-il se passer au Cameroun ?

Je peux vous dire que le Cameroun regorge de compétences suffisamment en termes de qualité et de quantité pour pouvoir assurer ce suivi-là. Pour la petite Bissie qui a été opérée du cœur, nous disposons ici de la Société camerounaise de cardiologie avec un certains nombres de cardiologues qui peuvent être des éléments de référence pour pouvoir prendre en charge des problèmes qui seraient liés à la cardiopathie qui a été opérée. Pour la 2e qui n’a pas de cardiopathie, les choses sont un peu plus aisées. Nous sommes des chirurgiens pédiatriques et nous avons nos collègues qui s’occupent de la gastro-entérologie et qui pourraient éventuellement être consultés s’il y avait quelque chose. Mais on n’a pas de doute là-dessus, elles ne courent aucun risque sur le plan de leur santé. Mais il n’y a pas de risques majeurs qui pourraient justifier qu’on les laisse en France parce que ce n’est pas possible. Je peux vous rassurer que nous avons des compétences ici pour gérer ces enfants.

Qu’est ce qui peut justifier les 12 mois passés entre la naissance de ces ex-siamoises et leur opération à Lyon ?

C’est une question importante. Ce sont des enfants qui naissent à Ayos comme vous le savez et c’est une grossesse qui n’avait pas été suivie. Lorsque la maman va entrer en travail, il y aura deux surprises. Le travail n’avançant pas, un infirmier va décider de faire une césarienne. Décision salutaire. Sauf qu’en la faisant, on ne sait pas qu’on attend deux enfants. Mieux, on ne sait pas que ces deux enfants qui arrivent sont conjointes. Le transfert va se faire à la Fondation Chantal Biya qui rapidement, va nous l’adresser parce que nous sommes des chirurgiens pédiatriques spécialistes des malformations chez l’enfant et il faut bien dire que dans notre pays, ça existe. Ces enfants arrivent sans leur maman puisqu’elle est encore en post-opératoire ; elle est césarisée, a une plaie et ne peut pas venir avec eux. Il était question pour nous de s’assurer que ces enfants ne vont pas mourir. Rapidement, ces enfants vont être l’objet de curiosité pour le personnel médical et les populations parce que c’est un phénomène qu’on voit une fois sur 200 000 naissances. Nous allons les examiner et faire un bilan malformatique ; il fallait faire une série d’examens complémentaires d’imagerie, de radiologie et biologique pour savoir exactement ce qu’elles ont en commun. Il fallait aussi envisager la séparation de ces enfants. Elle a été envisagée sous tous les plans. Ça aussi n’a pas été suffisamment dit. Nous sommes allés avec le Directeur de l’hôpital Gynéco et tout le staff, à faire une simulation. C’est-à-dire, on a mis les enfants au bloc pour faire un peu comme si on opérait et voir comment se serait possible. Et c’est au cours de ces exercices de simulations qui ont été faites avec tous ce qu’on a comme potentiel chirurgical dans notre pays parce qu’on a convié les directeurs du CHU, de l’hôpital Central de Yaoundé, Général de Douala et tous les autres chirurgiens qui ont des compétences dans le domaine. On a même fixé une date pour l’opération.

Mais vous avez été confronté à l’environnement…

Il est très vite apparu que si on opérait les enfants, en post opératoire, on pourrait avoir un matériel pour les assister pour plusieurs jours. Et notre hôpital pouvait ne pas disposer d’autre matériel suffisant pour prendre en charge toutes les autres urgences. Je ne voudrais pas rentrer dans d’autres détails mais c’était un problème d’environnement pour le suivi de ces enfants après la chirurgie. Et nous nous sommes dit dans une 2e possibilité de faire venir une équipe sur place pour pouvoir opérer ces enfants sur la terre du Cameroun. Là encore, difficulté parce qu’il fallait trouver de l’argent pour payer les équipes étrangères qui pouvaient venir avec un certain type de matériel. Et le challenge n’était pas que technique. La petite qui avait une cardiopathie par exemple, au cours de la chirurgie pouvait décompenser et il faillait avoir une assistance pour la désescalade cardiaque. Et ceci demande des moyens qui sont importants qu’on trouve uniquement au Centre cardiaque de Sissone. Et ce n’était pas possible d’envisager sans prendre trop de risques pour la vie de ces gamines, une intervention où on n’est pas sûre de pouvoir parer aux éventuelles complications que nous ne connaissons pas particulièrement parce que ce n’est pas notre activité quotidienne. On allait un peu dans l’inconnue et il fallait prendre un certain nombre de précautions. Si bien que la 3e option est donc venue. Toujours dans l’intérêt de la santé de ces enfants, nous avons proposé d’emmener ces enfants dans un hôpital où on avait un environnement beaucoup plus favorable pour cette chirurgie et toujours dans l’esprit de donner à ces enfants les meilleures chances de survie. Et mieux, nous avons mis un enfant du Cameroun dans cette équipe qui a opéré ces enfants. Donc, il y avait comme la bénédiction du Cameroun par l’intermédiaire d’un chirurgien de notre pays. Aussi, au-delà de ce nous avons fait pour opérer ces enfants, nous les avons protégés du regard social pour que les gens ne viennent plus dire des choses qui n’étaient pas correctes aux oreilles d’une pauvre fille de 18 ans. C’était compliqué pour elle parce que quand la société s’accorde à dire qu’elle a des enfants comme ça parce qu’elle est sorcière, ça en ajoute à la malformation, à un autre trouble psychologique.

Pourquoi l’opération s’est déroulée un an plus tard ?

Parce que dans les indications de la chirurgie de ces enfants, il y a une période idéale. Le bon moment c’était autour de 6 mois parce qu’il faut un temps pour faire le bilan malformatique et la cardiopathie dont on parle, contrairement à ce que certains médias français ont dit, a été diagnostiquée ici au Cameroun. Sauf qu’elle n’avait pas encore un retentissement sur l’organisme de l’enfant et on peut comprendre qu’un an plus tard, une cardiopathie qui était là et n’a pas été traitée puisse avoir ce retentissement. L’apport a été de les protéger, de lutter contre les infections parce qu’au cours de cette année, ces enfants ont souvent eu le paludisme, des rhinites, bronchites, angines, etc qui ont été pris en charge correctement par l’équipe locale. C’était finalement les enfants de l’hôpital Gynéco. On n’était pas seulement des médecins mais aussi des parents. Comme c’était maman était catholique, on a demandé qu’un prêtre vienne les bénir avant le départ et même à Lyon quand il fallait les opérer, je n’ai pas hésité à faire venir un prêtre pour que les enfants puissent être baptisés conformément aux croyances de la maman. C’est un modèle de solidarité comme on ne voit pas souvent et où notre pays a pris une grande part. Si on me pose la question, je dirai que le Cameroun est un parent responsable.

De manière claire, quel est le rôle joué par le Cameroun et sa contribution dans l’issue heureuse de cette affaire ?

Il n’y a pas de doute. C’est une chirurgie qui coute extrêmement chère. Et je peux vous affirmer que le rôle du Cameroun a été plus que fondamental en termes de cout. Pour mener à bien toutes ces opérations, cette chirurgie tourne autour de 120 millions de Fcfa. Le Cameroun seul aura supporté à peu près 70 millions de Fcfa. Il faut que les gens le sachent. C’est une solidarité universelle mais qui est partie d’ici. J’ai été un témoin privilégié du transfert des fonds à l’Ambassade du Cameroun à Paris et de l’Ambassade du Cameroun à Paris aux Hospices Civils de Lyon. Et le Cameroun n’a pas que participé financièrement. C’est un enfant du Cameroun qui a opéré les enfants du Cameroun. C’est pour cela que quand vous évoquez la Première Dame, je ne suis pas sure qu’elle soit étrangère à tout cela. N’eut été son entregent, peut-être on n’y serait pas. Le ministre de la Santé publique s’est investi personnellement dans ce dossier, tout comme le directeur de l’hôpital Gynéco et je veux croire qu’il y a eu une coordination jusqu’à la première dame. C’est toute la pyramide nationale qui s’est mise en branle pour que ces enfants puissent être opérés. Là, on a un exemple de solidarité nationale et je pense qu’il faut que la presse camerounaise et peut être vous en premier, de le dire encore un peu plus. J’ai été mis en mission par l’Etat du Cameroun pour aller en France. Le Cameroun n’a pas abandonné ses filles et c’est une raison de plus pour qu’elles reviennent au Cameroun. Parce que ce sont nos filles.

Qu’est ce qui est donc prévu pour Laurelle Ngali et ses filles en ce qui concerne la réinsertion socio-professionnelle ?

Je pense que c’est la question qu’il va falloir envisager maintenant. On avait d’abord des problèmes de santé. Maintenant que ces fillettes sont séparées, qu’on peut leur offrir un avenir comme toutes les autres filles, qu’elles vont grandir séparées, on peut maintenant s’interroger sur ce qui va arriver. D’abord la scolarisation de ces fillettes après leur nutrition, leur croissance. Je suis d’emblée leur médecin. Vous pouvez vous imaginez que sur le plan médical, il n’y aura pas de problème particulier mais il faudra outiller la mère qui certainement, a besoin de soutien. Parce qu’avec deux enfants, si elle ne travaille pas, elle peut avoir des difficultés. Mais j’ai confiance en notre pays. Je pense qu’il y aura une solution et que notre pays a les moyens d’offrir une solution à ce problème de gestion du quotidien à cette jeune maman parce que naturellement, on ne va pas la laisser à la nature. Certainement que des voix plus autorisées que la mienne sont entrain de réfléchir et que quelque chose va se faire.

Humainement et logiquement, on se serait attendu à ce que tout soit clair pour elle en terme soit de scolarisation, soit de formation professionnelle dès son retour…

Je vais vous mettre dans une certaine indiscrétion. Il était prévu qu’elles rentrent le 14 janvier. Là, on pense au 20. Donc entre le 14 et le 20, elles vont rentrer et la première chose c’est qu’elles vont être réadmise dans notre service à l’hôpital gynéco-obstétrique parce que c’est de là qu’elles sont parties et on pense qu’elles doivent revenir au point de départ. Nous allons prendre en compte les éléments récents du dossier médical. Avec eux, nous allons pouvoir établir un lien pour organiser le suivi médical de ces enfants. Et naturellement, quand on n’est plus malade, on doit quitter l’hôpital et c’est à ce moment que les questions que vous évoquez vont devoir être mise sur la table. J’ai confiance aux autorités de ce pays et je pense que puisque cette opération est le fruit, ça on ne l’a pas suffisamment dit, le Cameroun a participé en donnant une grosse part et je ne suis pas étonné de vous dire qu’on ne peut pas s’investir ainsi et par la suite, laisser d’autres volets importants que vous évoquez. Sur la question, je préfère être optimiste et me dire que la hiérarchie jusqu’au niveau le plus haut est entrain de réfléchir. Certainement qu’il y a une solution.

Après cette affaire des ex-bébés siamoises, quels sont aujourd’hui les challenges pour le Cameroun ?

Si c’est le challenge médical, c’est presque réglé. Parce que comme toutes les patientes qui ont été opérées, elles ont le droit d’être suivies et ce suivi doit se faire jusqu’à la fin de la croissance qui sera autour de 14-15 ans. Et je vous ai rassuré que nous avons les compétences locales pour le faire. Nous sommes en relation avec nos collègues de Lyon. Si jamais il y avait quelque chose qui apparaissait au cours de ce suivi, nous serons aises de nous entourer de toute la collaboration comme on l’a fait dès le départ. Je serai le chef d’orchestre. Ce qu’il va falloir faire par contre, c’est que la maman a besoin d’être soutenue. Vous savez qu’elle n’a pas été scolarisée, elle n’a pas appris un métier. Et comme elle est jeune, on est dans un pays qui est organisé, on a des autorités qui réfléchissent et on ne peut pas investir autant d’argent pour dire après qu’on n’est pas capable de la suivre. Le Cameroun est un grand pays, qui est responsable. Je suis positif et je n’ai aucun doute là-dessus. Ça doit se faire avec elle. Il va falloir qu’elle nous dise ce qu’elle veut faire. Est-ce que c’est l’école qu’elle veut poursuivre, ou l’apprentissage d’un métier. Il me semble que c’est vers cette voix que nous allons nous tourner puisqu’elle a déjà des enfants et forcement, il y a des charges. Mais tout ceci n’est pas plus compliqué que ce que nous avons déjà fait. Pour l’instant, nous devons nous réjouir. Faisons la fête du retour de ces enfants dans notre pays par principe. Elles pourraient repartir en France parce que c’est un élan de solidarité qui n’a laissé personne indifférent. S’ils veulent repartir en France, ce ne sont pas des personnes pour les garder qui manqueraient. Donc, le retour pour moi est un souci de justice pour tous ceux qui les ont encadré ici et pour que nous soyons même crédibilisé pour les autres cas. Si elles ne rentrent pas, on pourrait même craindre qu’il n’y ait plus d’autres soutient pour les enfants qui pourraient encore avoir besoin de cette assistance.

Peut-on espérer que cette affaire aidera le Cameroun à se doter d’un plateau technique adéquat pour le futur ?

Ces siamoises étaient comme le messager. Elles sont révélatrices de notre niveau médical, de notre degré de médicalisation. Elles nous ont interpellé et certainement que nous allons apporter des réponses. Quand nous aurons une 2e fois des bébés siamois, peut-être ils vont à ce moment être opérés à Yaoundé mais parce que celles-ci nous auraient révélé un certain nombre d’insuffisances ; parce que nous avons vu où nous sommes insuffisants. Parce que nous ne le sommes pas partout. La preuve, nous avons opéré. Je pense que nous avons les compétences. Mais est-ce que nous avons l’environnement complet ; est-ce que nous avons le plateau technique de l’imagerie diagnostique précise. Peut-être que nous avons le plateau technique mais peut-être qu’il faut l’améliorer. Ce sont ces challenges que les sœurs siamoises nous ont permis de regarder en face et peut être elles nous auront permis d’augmenter le niveau de médicalisation de notre pays. Parce qu’elles auront susciter des questionnements profonds aussi bien dans le fonctionnement de notre système, de nos services et de notre pratique. Elles nous auront pousser à la multidisciplinarité dans l’approche.

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