Dr Belinga: « Nous nous activons pour un retour à la normale »

Au Cameroun, les malades de tuberculose vivent un calvaire depuis plusieurs mois. En cause, une rupture des anti tuberculeux nationale qui perdure et se porte plutôt bien. Face à cette situation, le Secrétaire permanent adjoint du Programme national de lutte contre la tuberculose (Pnlt) s’est confié à notre micro. Dans cette interview, elle revient sur les raisons de cette épineuse situation.

De nombreuses formations sanitaires notifient depuis plusieurs mois une rupture d’antituberculeux. Quelle est à ce jour, l’ampleur de la situation ?

Ce qui est vrai c’est que la rupture des anti tuberculeux n’est pas un secret. En effet, il y’a une situation de tension des anti tuberculeux dans notre pays depuis environ deux mois. La tension commence à se faire ressentir au niveau des formations sanitaires parce qu’au début, c’était juste au niveau des magasins régionaux. A présent, c’est déjà au niveau des formations sanitaires. Mais nous nous activons pour un retour à la normale d’ici la semaine prochaine.

Qu’est ce qui justifier cette rupture qui perdure et face à laquelle les responsables des formations sanitaires sont impuissants ?

La rupture est due à toute la procédure qui est mise autour de l’approvisionnement, de l’octroi des anti tuberculeux jusqu’à notre pays. Il faut dire que depuis l’année 2016, le Cameroun achète lui-même ses anti tuberculeux, dont ceux sensibles. Pour ce stock qui est déjà disponible au Port autonome de Douala (PAD : Ndlr), l’Etat a pris des dispositions et les médicaments y sont déjà disponibles. Seulement, il y a eu un petit retard dans les procédures d’enlèvement des deux conteneurs à l’intérieur desquels se trouve malheureusement la combinaison moléculaire qui aide à l’initiation au traitement de l’anti tuberculeux. Ces retards aussi sont dues au changement de concessionnaires qu’on a connu au Port de Douala. Maintenant qu’on sait avec qui on agit, des dispositions sont prises aux ministères de la Santé publique et des Finances. Parce que maintenant que le Cameroun même achète ses médicaments, ce ne sont pas des frais de dédouanement mais ceux de débours (frais informatique, de manutention, de disposition). Tout ceci devait passer de l’ancien concessionnaire au nouveau. Mais avec toute cette procédure, des changements de données bancaires, c’est difficile. C’est tout ceci qui fait en sorte que ça prenne du temps. Mais la disponibilité bancaire pour le faire est là. Le ministère de la Santé a déjà saisi son collègue du ministère des Finances pour que l’enlèvement s’accélère. Parce que c’est vrai, certaines formations sanitaires n’ont plus d’anti tuberculeux. Mais ce qu’on fait, c’est qu’on procède à un déploiement. C’est-à-dire qu’on prend chez ceux qui ont encore des stocks, pour envoyer chez ceux qui n’en ont pas. Ce qui est sûr, c’est que ça fait des délais de manque chez certains malades. La seule chance c’est qu’il y a une bonne date de péremption. Donc, on ne risque pas de les perdre. On est confiant sur la date de péremption mais il faut que ça sorte. Le traitement est gratuit et c’est le Cameroun qui le paye. Il met beaucoup d’argent pour pouvoir prendre en charge ses enfants souffrants de cette maladie-là.

Certains disent qu’ils ne peuvent plus s’approvisionner auprès des autres confrères…

C’est vrai que quand plusieurs commencent à être dans cette situation, c’est plus facile d’agir au niveau de la coordination. Parce que si vous négociez entre vous, vous ne saurez pas qui a encore du stock. Maintenant, le coordonnateur régional ou le niveau central peut savoir à quel endroit il y a encore des stocks. Quand il y a une demande qui remonte jusqu’à lui, on interpelle tel pour essayer d’ajuster pour que le stock qui est déjà disponible arrive finalement jusqu’au niveau du magasin central, la Cename. Les répartitions sont déjà disponibles. Tout le monde est déjà en alerte. Même au niveau de Douala, dès que ce sera débloqué au niveau des Finances, ça va passer par la CAA (Caisse autonome d’amortissement : Ndlr) qui est la banque dans laquelle les procédures financières des projets de l’Etat passent. Eux aussi sont déjà en alerte. On est sure qu’au plus tard la semaine prochaine, le médicament sera disponible. Parce que ce n’est pas une situation agréable. C’est quand même un médicament nécessaire à l’initiation, à la réduction de la propagation de la maladie. Quand la personne commence à prendre normalement son médicament dès qu’il est détecté et mis sous traitement, normalement deux semaines après il ne transmet plus la maladie. Donc maintenant qu’on arrive même plus à les initier, on allonge un peu le temps de propagation de la maladie. La situation fait en sorte que nous ne sommes pas couchés. On essaye de redéployer au fur et à mesure en espérant que la semaine prochaine, nous aurons le médicament qui va juguler finalement la situation.

Quelles sont les conséquences de cette situation autant pour les malades que pour la communauté ?

La première c’est que nos malades qui ont déjà la tuberculose nous risquons de leur donner un peu plus d’angoisse. Mais on peut aussi malheureusement entraîner et augmenter d’autres propagations. Ce qui va se passer c’est que quand nous allons analyser les données de ce dernier trimestre de décembre 2019 et début janvier 2020 l’année prochaine, nous allons voir si nous allons avoir un petit pic. Mais on espère qu’avec le redéploiement qu’on essaie pour l’instant de redonner, peut-être nous n’atteignons pas malheureusement tous les cas que nous souhaitons mettre sous traitement mais que nous atteignons le maximum en espérant que d’ici là, nous aurons notre arme pour poursuivre notre lutte. Peut-être nous aurons aussi un petit pic de discrimination autour de nous.

Comment se passe la gestion des stocks ?

Comme celle de tous les autres médicaments. Parce que le besoin est produit au niveau des formations sanitaires par rapport à leur nombre de malades enregistrés les trois derniers mois. Donc, on se dit qu’on a à peu près une moyenne de cette consommation-là. A partir de cette consommation, on sait combien de boite par région on doit commander. Les données des malades des formations sanitaires arrivent au niveau de chaque région. Celles-ci envoient au niveau Central (Ici au niveau du Programme). Nous avons donc à notre niveau un service de Gestion des approvisionnements et des stocks (GAS). Eux, ils vont faire les calculs d’estimation des besoins avec les différentes boites dans les détails selon les molécules, les protocoles en vigueur. Ces besoins sont donc envoyés au niveau de la Cename pour bien ajuster et comme c’est l’Etat du Cameroun qui paye, ce sera donc transformé en valeur financière et ce sera renvoyé au niveau des fabricants qui sont de l’autre coté et le médicament nous parviendra. Et ça se fait un an à l’avance. Donc toutes les commandes se font un an à l’avance. Cette commande ci a été faite depuis l’année dernière. La commande pour juguler celle qui est là est déjà en cours d’être livrée. Donc, on va enlever celle-ci et une autre commande est déjà en cours d’être livrée. On prend en fait toutes les dispositions pour qu’il y ait toujours un stock de sécurité. Il y a d’abord un stock qu’on utilise puis il y a celui de sécurité qui est normalement d’un an. Vous devez avoir le médicament d’un an en attendant celui qui arrive. Le retard a donc fait en sorte qu’on avait un stock de sécurité d’un mois si bien qu’il a déjà été entamé. Si bien que malgré qu’on ait le médicament qui vient pour une année, qu’on prenne rapidement d’autres mesures pour reconstituer le stock de sécurité.

Pourquoi malgré cette organisation, on en arrive toujours à la rupture ?

Nous en arrivons à la rupture à cause des procédures. La procédure a bien pris un peu de temps. Si bien que le temps que la procédure fait, les malades sont enregistrés, ils prennent les médicaments. Si bien qu’on est passé du stock de consommation normale à celui de sécurité. Il est vraiment déjà entamé. C’est la procédure d’enlèvement au Port qui nous a créé tout ce désagrément. C’est au Port de Douala depuis le 5 juillet. Ça a beaucoup trainé.

Quel est l’état de la lutte contre la tuberculose au Cameroun ?

Elle se poursuit au niveau des formations sanitaires mais elle est d’abord organisée autour d’un Programme national de lutte contre la tuberculose sous le ministère de la Santé publique et avec ses nombreux démembrements dans les régions, où il y a un groupe technique régional de lutte contre la tuberculose. Au niveau opérationnel, la lutte est coordonnée par les Districts de santé et les formations sanitaires. Même dans les communautés, il y a des agents de santé communautaires chargés de la sensibilisation pour que les familles elles-mêmes reconnaissent un cas de tuberculose.  On arrête la propagation à deux niveaux : les reconnaitre et les mettre sous traitement pour arrêter la transmission. L’année dernière (2018), on était autour 23 500 cas. Cette année (2019), on va peut-être augmenter et on pourra se retrouver autour de 25 000 cas, au regard des tendances. Mais nous aurons les chiffres exacts d’ici deux semaines, quand nous aurons compilés les données venues des régions. Nous sommes toujours à une détection amoindrie d’après l’OMS. Mais le nombre de cas détecté pourrait encore être mieux si la sensibilisation de la population fait en sorte que les malades qui se retrouvent avec une toux quelque soit la durée, à côté de la toux des sueurs nocturnes, amaigrissement, qu’il aille dans une formation sanitaire parce que la tuberculose est une maladie guérissable. Et on peut en guérir effectivement. Mais si on ne vient pas rapidement, elle risque de nous faire perdre cette personne. Ce n’est pas une fatalité. En général, il y a toujours une petite discrimination autour de cette personne mais ce n’est pas pour autant une maladie directement rattachée à 100% au VIH. Parce que VIH/Tuberculose c’est 30%. Ça veut dire qu’il y a quand même 70% de personnes qui ont la tuberculose sans VIH. Notre nombre de décès est toujours généralement autour de 6%. Quand on dit 6% de 23 000, c’est à peu près autour de 1000 personnes que nous perdons et ce n’est pas petit. Nous devons réduire ce nombre à la simple expression. Nous sommes entrain d’aller vers ce qu’on appelle le « End TB » d’ici 2030 avec l’OMS. Donc, il faut qu’on arrête les décès et que s’il y a tuberculose, que ce soit réduit autour de 10 cas pour 100 000. Actuellement au Cameroun, nous sommes autour de 200 cas pour 100 000 d’après les estimations de l’OMS. Nous sommes à 194 cas pour 100 000 mais jusque-là, c’est toujours beaucoup pour arriver à 10 cas. Donc, nous avons encore beaucoup de travail à faire au niveau du Programme, des Formations sanitaires mais aussi au niveau de nos partenaires.

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