Dr Elise Virginie Owono Longang, Médecin de Santé publique, Sous-directeur de la Prévention de l’action communautaire, Point focal CSU/Minsanté.

Comme annoncé par le ministre de la Santé en début d’année, le Cameroun poursuit les réflexions en vue de la mise sur pied de la Couverture santé Universelle (CSU). Est- ce un discours politique, ou une volonté réelle de faire en sorte que tous les individus aient accès aux soins de santé ?

La Couverture santé universelle que nous travaillons à mettre en place dans notre pays est en fait un concept fort et mondial. Et notre pays est engagé dans cette démarche depuis trois ans déjà, à l’effet de penser comment, au vu du système qui existe actuellement, faciliter l’accès aux soins de santé pour tous les résidents camerounais sur le territoire, en enlevant le souci majeur qui est celui de la difficulté à payer les soins au moment où on en a besoin. C’est ceci la réforme majeure : lever l’obstacle ou barrière financière pour que lorsqu’on a besoin de soins, quelle que soit sa classe sociale, qu’on puisse aller à l’hôpital et être reçu, sans que le problème de paiement direct des frais des soins soit un obstacle. La très haute instruction donnée par le Chef de l’Etat est un engagement politique parce que techniquement nous préparons le dossier mais c’est aussi un dossier qui engage la politique nationale et donc, le politique doit pouvoir donner des orientations sur ce qui doit être fait en matière de santé, pour le bien-être des camerounais. Donc, c’est une réelle volonté qui a été annoncée par le Chef de l’Etat en instruisant de parachever cette réflexion qui a commencé depuis trois ans maintenant, à l’effet de présenter une proposition soutenable, raisonnable sur comment mettre les soins de qualité à la disposition de tous les camerounais.

Justement qu’est ce qui doit être fait ici pour la santé des résidents camerounais ?

Nous avons commencé par faire une évaluation de la manière dont la santé est financée au Cameroun parce qu’il s’agit d’une part, de comment on finance la santé et donc, comment on favorise l’accès aux soins en levant la barrière financière. Nous avons ainsi commencé par cette évaluation en 2015, restituée en 2016, pour regarder quels sont les mécanismes de financement de la santé dans notre pays. Nous avons effectivement relevé que notre système de financement était très fragmenté c’est-à-dire que nous avons plusieurs mécanismes pour financer les soins mais qui ne permettent pas d’être efficient du fait de leur multiplicité. Cette évaluation nous a permis de progresser vers une proposition d’un système où les financements seraient mis en commun pour pouvoir payer les soins de manière plus stratégique. Simplement, il s’agit de ramener les ressources ensemble et c’est ça l’objet de la structure nationale de gestion de ce système. Ramener les ressources ensemble pour limiter la fragmentation et les pertes d’efficience et pouvoir définir, et c’est l’étape qui a suivi, quels sont les soins qui vont être donnés. Il s’agit en fait du panier de soins. Mais il s’agissait de prioriser parce qu’on ne peut pas tout embrasser ; quels sont les soins les plus essentiels, prioritaires au vu de l’épidémiologie, de la mortalité.

Quelles conclusions avez-vous tiré ?

Nous sommes ressortis de là avec un ensemble d’intervention de pathologies à prendre en charge. Environ 200 qui sont déjà considérables. Et là-dedans, vous trouverez des soins préventifs, promotionnels parce que nous voulons aussi mettre l’accès sur le préventif et il est intéressant en matière de santé, de mettre l’accès sur la prévention et la promotion pour que les gens n’arrivent pas à la maladie qui après, peut être guérie ou non. Nous avons défini ce panier de soins et les protocoles qui vont avec. Puisque nous sommes dans un système de réformes, nous voulons améliorer tant en quantité qu’en qualité les soins qui sont donnés aux populations. Ces protocoles élaborés nous ont aussi permis de déterminer les coûts et le panier de soin qui sera donné, comment on va le donner. Ça permet au personnel infirmier de mieux harmoniser la manière dont on prend en charge, et même de mieux gérer l’utilisation ou la prescription des médicaments et leurs coûts par ailleurs. Comme nous le savons, le médicament dans notre système représente un coût assez important. Tout ce travail de réflexion et d’organisation du système a été soumis à la haute hiérarchie qui nous a permis de parachever ce travail pour pouvoir faire démarrer le système, voir comment on va produire plus de soins avec les moyens qui sont disponibles. Nous travaillons actuellement à définir les contours de cette structure et voir comment la mettre en place pour que ce système puisse démarrer avec tout ce qui ira avec et ce sera peut-être le rôle de la structure qui devra être mise en place pour voir comment l’organiser, identifier les camerounais, les affilier au système parce que nous avons opté pour un système obligatoire. En matière de couverture en santé, il est défini que dans un système volontaire, ce sont ceux qui ont les moyens qui viendront s’affilier ou qui vont solliciter une assurance comme on le voit déjà dans le privé. Mais nous voulons mettre en place un système social parce que c’est aussi et d’abord un système de solidarité nationale, de protection sociale en santé, qui veut que tout le monde y soit pour que les forces des uns soutiennent les faiblesses des autres, mais que tout le monde accède au même soin et avec la même qualité et la notion d’équité à tous. La question arrive peut-être après mais il s’agit de donner la possibilité à tous ceux qui résident sur le territoire camerounais de pouvoir se soigner, quelle que soit leur capacité financière. C’est l’objet de la mise en commun des ressources qui permet après de payer les soins pour tous sans discrimination.

Concrètement, quels seront ses avantages ?

C’est une grande et profonde réforme qui va certainement bousculer nos habitudes parce qu’il s’agit de veiller à ce que chacun puisse se soigner sans être inquiet de qui va payer. L’autre chose qui est intéressante, c’est cette notion d’équité. Nous avons opté pour un système contributif parce que l’Etat seul ne peut pas soutenir les soins de tous les Camerounais. Ça coûte cher. Donc, il y a une part contributive qui va être demandée mais qui se fera selon la capacité de chacun. Ceux qui ont plus de ressources et de capacités vont plus contribuer que ceux qui en ont moins. La contribution sera proportionnelle à mon revenu et non à ma charge familiale et j’aurais droit aux mêmes soins que celui qui a contribué plus que moi. C’est ainsi la notion de solidarité nationale pour que tous bénéficient des mêmes soins, de qualité mais que la charge ne pèse pas plus sur les plus démunis. Et même, il y a un processus pour définir les indigents, les pauvres extrêmes qui n’arrivent pas à subvenir à leurs besoins fondamentaux. Un processus est en cours pour définir cette catégorie de personne qui malgré tout, n’arrivent pas à subvenir à ses besoins fondamentaux et qui devra être supporté par le système.

« Grande et profonde réforme », qui recèle sans doute d’éventuelles limites. Quelles sont celles que vous avez identifiées ?

Nous sommes dans un système de réforme et nous avons un challenge qui est celui de la gouvernance, de l’utilisation plus efficiente et rationnelle des moyens qui sont disponibles c’est-à-dire bien gérer les fonds qui sont mis à notre disposition et même produire plus de soins de qualité avec les moyens disponibles. L’autre challenge c’est la mobilisation de ces ressources parce que ces soins ont un coût. D’autant plus qu’on voudrait engager tous les Camerounais. Que ce soient ceux qui se déploient dans l’économie formelle ou du secteur informel qui sont par ailleurs les plus nombreux. Nous avons opté pour ne laisser personne en retrait. Et donc, l’un de nos challenges c’est comment enrôler, affilier et prélever les cotisations des personnes qui se déploient dans l’économie informelle. Ceci entraîne le challenge de la mobilisation des ressources pour parvenir à offrir ces soins avec notre ambitieux panier de soins. Donc, le challenge est vraiment de voir et de nous organiser pour trouver des opportunités de financements. Il y a l’Etat, nos cotisations, partenaires et même le secteur privé pour parvenir à mobiliser ces ressources qui sont sommes toutes importantes, pour que le système puisse être fonctionnel.

Sa mise en œuvre progressive évoquée par le chef de l’Etat et l’annonce du ministre de la Santé publique relative aux cinq étapes pour aboutir au déclenchement de ce processus ne contribuent-t-elles pas à semer le doute dans les esprits des Camerounais ?

La mise en œuvre progressive est un principe clé du système de couverture en santé parce que c’est lourd, ça coûte et il est difficile d’embarquer tout le monde d’un trait. Au vu des ressources qui pourront être disponibles, des efforts que les efforts que les uns et les autres pourront consentir, on pourra voir. Et c’est pour ça que même le panier des soins est progressif c’est-à-dire, on a priorisé. Au fur et à mesure que nous allons mobiliser les ressources, on peut aller plus loin dans la quantité et le nombre de maladie qui seront pris en charge. Le gouvernement verra quelle est l’opportunité et quelle est la cible par laquelle nous pourrons démarrer. Et c’est en démarrant que nous allons grandir, corriger les erreurs et difficultés qui pourrons surgir dans la mise en œuvre et que nous pourrons agrandir la cible ou la population qui sera couverte. C’est un principe de progressivité, étant donné que c’est une démarche pour atteindre quelque chose qui est une vision, que tout le monde soit couvert, de tous les soins dont on a besoin, au moment où on en a besoin, sans contrainte, c’est une progression vers un idéal.

La faiblesse du plateau technique ne constitue-t-elle pas un obstacle à la mise en œuvre de cette politique de démocratisation de l’accès aux soins de santé pour tous ? 

Il y a un plateau technique qui existe et monsieur le ministre de la Santé publique a éventuellement dans cette démarche de réforme, instruit une équipe qui travaille à évaluer le niveau actuel et les gaps qu’il y a à combler au niveau du plateau technique. Notamment pour les formations publiques. Je rappelle que le système qui sera mis en place est un système de contractualisation. C’est-à-dire que la structure qui paye les soins va passer un contrat de performance avec les prestataires du secteur public, privé et confessionnel confondus. Mais il y a un processus d’accréditation qui va être mis en place, pour que ces formations sanitaires soient mises à niveau, à l’effet d’être en mesure de donner les soins qui vont être demandés et l’accent sera mis sur la qualité desdits soins pour qu’ils soient effectivement payés. Pour ce qui est des formations publiques, le Minsanté travaille déjà dessus pour évaluer et combler le gap qu’il y a en termes de niveau du plateau technique, afin que les formations sanitaires soient à même de donner les soins qui seront demandés. Pareil pour le privé qui devra mettre ses structures à niveau pour pouvoir contractualiser avec l’organe de gestion qui payera ses prestations.

Qu’est ce qui y a lieu de faire si la maladie dont souffre un résident n’est pas prise en compte par le panier de soins ?

C’est ce qui a fait en fait l’objet de la définition du panier qui est un panier assez large. Bien sûr, on ne saurait tout couvrir d’emblée. Mais si vous souffrez d’une pathologie qui n’est pas prise en compte dans le panier actuel qui couvre suffisamment de pathologies courantes et fréquentes, vous devriez vous-même supporter les frais ou alors vous auriez la possibilité de vous abonner à une assurance qui vous permettra de supporter les frais. C’est un panier qui vise à couvrir un maximum et l’essentiel pour tout le monde. Le panier ne couvre pas encore toutes les pathologies actuelles ou celles qui viendront peut-être plus tard mais l’ouverture est donnée pour prendre une assurance complémentaire pour supporter ce genre de situation.

Comment s’assurer d’une gestion rigoureuse et de l’efficacité de ce système ?

Techniquement, nous sommes assez avancés et nous pensons que ce sont les éléments techniques qui permettent de convaincre que nous sommes prêts pour démarrer. L’autre chose qu’il faut savoir c’est qu’il faut démarrer, pour pouvoir apprendre de la mise en œuvre. Nous pensons que nous avons suffisamment des éléments techniques, en attendant le taux de prélèvement et que ce mécanisme d’affiliation se mette en place. Le démarrage opérationnel devra encore prendre quelque temps. Le temps que tout soit mis en place (organe de gestion, personnel, l’affiliation, les moyens et contrats avec les formations sanitaires…) mais nous pensons que la réflexion est suffisamment avancée et que nous avons de quoi organiser pour que ça puisse démarrer.

 En Côte d’Ivoire par exemple, le gouvernement a fixé à 1 000 FCFA par mois et par personne, le montant de la cotisation au régime contributif dit Régime général de base, soit 12 000 FCFA par an. Au Cameroun, les plus nantis contribueront plus. Est-ce la meilleure option selon vous ?

Nous avons opté pour un système contributif comme expliqué plus haut mais c’est selon la capacité. Cela veut dire que celui qui a un revenu plus important contribuera plus que cela qui en a moins. Mais nous menons des études à l’effet d’étayer les propositions que nous faisons. Nous avons évalué la capacité contributive des Camerounais actuellement, pour voir qu’est-ce que les Camerounais dépensent déjà pour se soigner. Nous avons eu des marges allant de 19 à 50 000 Fcfa l’année. Ça nous donne déjà une idée de ce qui est dépensé par les ménages pour les questions de santé. D’autre part, nous avons évalué le coût du panier de soins. Maintenant, il nous reste à faire une péréquation, pour voir quel est le taux ou le montant de la cotisation qui pourrait être demandé, proportionnellement à la capacité contributive, à ce que les gens dépensent déjà et aux coûts du panier de soins et du système qui va être mis en place. Donc, ce montant n’est pas encore arrêté. Nous devons encore faire quelques analyses à l’effet de définir. Notamment ce taux de prélèvement qui va être appliqué pour les travailleurs, qu’on soit de l’économie formelle ou informelle directement prélevé sur les salaires probablement pour ceux qui ont un revenu fixe. Et pour les autres, nous étudions la possibilité de prélever à travers leurs mécanismes habituels de paiement de taxes ou d’autres mécanismes comme le mobile money pour que les gens puissent verser leurs cotisations au niveau de l’organe de gestion.

Comment ce prélèvement va-t-il s’effectuer auprès du travailleur du secteur informel qui représente un pourcentage de plus de 80% des travailleurs ?

Nous avons été très ambitieux. Dans d’autres pays, on s’est contenté de prendre les travailleurs du secteur formel. C’est facile. Mais nous n’avons pas voulu dans notre pays, laisser de côté l’économie informelle qui représente par ailleurs près de 90% des travailleurs. On laisserait ainsi une grande marge de la population à l’écart et nous avons mené plusieurs études pour voir quels sont les mécanismes d’affiliation adapté aux travailleurs de l’économie informelle. Et nous avons vu que nous pouvons à travers les syndicats, les coopératives, les tontines…les possibilités sont en études ; voir comment nous devons approfondir ce travail pour voir les structures dans laquelle cette catégorie de travailleurs est organisée. Nous en avons recensé plusieurs. Pour voir comment la structure de gestion pourrait contractualiser avec ces structures là pour favoriser et ce, même au niveau des communes qui sont les structures locales de base ; voir comment elles pourront collaborer et les organisations telles que celles que j’ai cité pour faciliter l’affiliation des travailleurs de l’économie informelle et nous avons regardé comment on peut faire le payement des travailleurs de l’informel. Ce n’est pas une entreprise facile mais nous pensons qu’avec les études qui sont menées, nous allons trouver une solution. Nous avons pensé à l’impôt libératoire qui est aussi une opportunité, de même que la patente pour ceux qui la payent et on verra comment. L’opportunité est aussi donnée dans ce secteur, à chaque travailleur de dire le moyen par lequel il est le plus à l’aise pour donner sa cotisation et même la périodicité. Elles sont assez variées dans l’économie informelle… Nous tendons vers ces mécanismes qui ont été décrit pour verser cette cotisation, avec une fréquence qui est assez calquée à l’activité de la personne concernée. C’est assez complexe mais nous pensons que c’est une expérience qu’il faut mettre en œuvre. Nous apprendrons des difficultés que nous rencontrerons et nous pensons que les Camerounais sont très disposés et demandeurs de ce système. Nous avons tous besoin de nous soigner lorsque nous avons un problème de santé et nous comptons beaucoup sur la collaboration de tous. D’ailleurs, pendant les études menées, nous avons discutés avec les travailleurs de tous ces secteurs qui sont vraiment partants pour un tel système et ensemble, nous pensons que nous pouvons trouver les meilleurs moyens pour que tout le monde puisse donner sa participation, mais surtout pour que tout le monde puisse bénéficier des soins.

D’après vous, combien peut-on prélever à chacun et comment devra se faire le prélèvement de cet argent ?

Nous pensons que le système étant obligatoire, le prélèvement direct pour ceux qui ont un revenu serait plus efficace pour avoir la cotisation. Nous cotisons déjà pour certains organismes. C’est ça l’intérêt aussi d’amener tout le monde. C’est l’effort de mise en commun et donc, de partage, de solidarité. Si nous y sommes tous, le peux que nous apportons permet d’avoir suffisamment de ressources pour que ceux qui sont malades puissent en bénéficier. Donc le mécanisme de prélèvement est probablement direct pour ceux qui ont un salaire fixe et les autres mécanismes décrits tout à l’heure pour les travailleurs de l’économie informelle. Maintenant, le taux de prélèvement reste à être fixé. D’ici la fin la fin de cette année, on pourra connaitre quel sera le montant de la cotisation. On a vu que la capacité contributive sur l’année était de 19 000 Fcfa et une cinquantaine de mille. Si on divise sur l’année, on peut se faire une petite idée. Maintenant, c’est pour couvrir quels besoins et au vu de ceux qui sont définis en ce moment et de ce que ça coute, nous devons voir quelle est la part que l’Etat doit dégager et celle que les contributions doivent mobiliser. C’est sur cette base qu’un taux devra être défini. Ce serait difficile pour moi en l’état de le faire. Et c’est fonction de la capacité. Si on est reconnu indigent, on ne paie pas du tout. Que les plus forts soutiennent les plus faibles et que nous soyons au même niveau de soins. Le processus de ciblage d’indigents est en cours par les équipes du Minas et il est sur deux phases : communautaire et un test que l’INS pourra faire et en sortir une liste de personnes vraiment indigentes. Tous les deux ans, une réévaluation de l’indigent sera faite à l’effet de sortir ceux qui ne le sont plus et entrer ceux qui le sont réellement.

LEAVE A REPLY

Please enter your comment!
Please enter your name here