De plus en plus confinés aux fonctions de subalterne, ils revendiquent une meilleure gestion des ressources humaines qui leur garantirait un accès aux hautes responsabilités au même titre que leurs collègues médecins.

Au ministère de la Santé publique, les pharmaciens sont mal lotis. Ils ont tenu à le faire savoir à Manaouda Malachie, le 25 septembre dernier. Et qui mieux que le vice-président de l’Ordre national des pharmaciens du Cameroun (ONPC), pour porter ce mal-être de plus en plus prégnant, à l’attention de leur tutelle. « Nous ne comprenons pas pourquoi les pharmaciens sont cantonnés à la Direction de la pharmacie, des laboratoires et du médicament (DPLM : Ndlr) et à l’Inspection générale des services pharmaceutiques et des laboratoires (IGSPL : Ndlr). Pourquoi ils ne pourraient pas aussi être nommés à d’autres fonctions managériales ou même être délégué régional de la santé ? », s’insurge le Dr Ampoan Christophe. Pour lui, « les pharmaciens fonctionnaires n’ont pas moins de mérite que les autres pour occuper des postes managériaux de santé publique ». Les autres ici, ce sont les médecins. Leurs camarades de formation et confrères de profession.

En effet, médecins et pharmaciens ont chacun un cursus académique de sept ans, avec presque les mêmes modules de formation tel que celui en santé publique, connaissance du système de santé, ressources humaines. « Nous avons même cours de gestion d’entreprise que les médecins ne font pas. On nous enseigne un peu de leadership pour le management des équipes. Quand les médecins font par exemple anatomie, nous faisons pharmacovigilance », explique un jeune pharmacien hospitalier. Mais au final, « ce sont les médecins qui sont nommés directeurs au détriment des pharmaciens », constate-t-il.

 

Ainsi, qu’ils s’agissent de postes de sous-directeurs, de directeurs et d’inspecteurs généraux, les médecins se trouvent à tous les niveaux de l’organigramme de l’administration centrale du Minsanté. Idem pour les services déconcentrés comme celui de délégué régional de la santé, Chefs de District de santé, directeurs d’hôpitaux de 1ère, 2ème et 3e catégorie, chefs de programme. Tous ces postes de management semblent être la chasse gardée des seuls médecins. Tandis que les pharmaciens sont cloîtrés dans les pharmacies des formations sanitaires, les Fonds régionaux pour la promotion de la Santé (FRPS), et aux fonctions de subalterne dans les dix délégations régionales de la Santé. Ou encore, à la DPML et à l’IGSPL, pour les plus chanceux.

Partage léonin

A titre d’illustration, aucun pharmacien n’est à la tête des sept hôpitaux généraux de 1ère catégorie que compte le Cameroun. Pareil pour les huit hôpitaux centraux de 2ème catégorie; les 14 hôpitaux régionaux de 3ème catégorie et les 189 hôpitaux de districts de 4ème catégorie.   Aucun pharmacien n’est aussi Chef de district de Santé. Pareil à l’administration Centrale. Des trois divisions et sept directions, seule celle de la Pharmacie, des médicaments et laboratoires est occupée par un pharmacien. Le ministère de la Santé publique compte aussi trois postes de Conseillers techniques et Inspecteurs généraux. Ici, une pharmacienne est aux commandes de l’Inspection générale des services pharmaceutiques et des Laboratoires. Plus grave à leurs yeux, le poste de Conseiller technique n°1 chargé des affaires pharmaceutiques a tout simplement disparu de l’organigramme.  

Ras-le-bol

Autant dire que la sortie du Dr Ampoan Christophe a des relents de ras-le-bol ou d’un feu qui couve depuis de nombreuses années. De toute l’histoire de la profession, seuls deux pharmaciens ont occupé le fauteuil de directeur d’hôpital au Cameroun. Le Dr Tidjani fait partie de cette « exception qui confirme la règle ». Ce pharmacien a débuté sa carrière en officine à Garoua, avant d’être nommé à la tête de l’hôpital Laquintinie de Douala. C’était avant 1988. Pour plusieurs observateurs, le problème viendrait du profil de carrière des pharmaciens à la fonction publique. « Ce profil de carrière n’est pas clairement défini. D’autant plus que dans la stratégie sectorielle de santé publiée en 2016, le pharmacien est réduit à l’approvisionnement en médicaments », explique un cadre du Minsanté.

Aux sources de la frustration

Les premières notes de frustrations résonnent depuis le 4 septembre dernier, au lendemain des nominations des responsables dans les services déconcentrés du Minsanté. Si ce vaste mouvement a vu la consécration de 18 administrateurs de santé publique (un seul et intérimaire au départ) à la tête des Districts de Santé, pour les pharmaciens, ce fut une douche froide. Aucun membre de cet ordre professionnel qui compte plus de 900 fonctionnaires n’a été promu. « Les  administrateurs sont responsabilisés aux postes de managers, mais pas de pharmacien », commentaient alors certains jeunes pharmaciens, frustrés de ronger leur frein.

Et comme pour en rajouter une couche à ce mal-être, « On nous demande d’être désigné point focaux GAS (Gestion et approvisionnement des stocks : Ndlr) dans les districts, mais ce n’est même pas une note ministérielle ; même pas de la délégation. C’est le Chef de District qui la signe.  Ça ne donne aucun poids à la fonction », fulminent-ils. En tout cas, les pharmaciens sont unanimes : ces fonctions managériales ne devraient pas être réservées à un seul corps tel que c’est le cas au Minsanté.

Explications

Au sein de ce ministère, cette sous-représentativité des pharmaciens s’explique. « Les médecins sont les premiers occupants de l’administration en ce qui concerne la santé. Ils ont donc modelé le système à leur profil. Les pharmaciens sont arrivés longtemps après, étant formé comme gestionnaire et donc managers. Ils ne supportaient pas d’être sous la botte des médecins qui ne font aucune formation en gestion. Ils ont préféré s’installer en clientèle privé et laissé le reste au médecin », argue un fonctionnaire.

Du point de vue des pharmaciens, leur peu de représentativité aux hautes fonctions managériales est à la fois délibérée et traduit une méconnaissance de leur potentiel. « Dans l’esprit de plusieurs santé signifie Médecine. Combien de fois les ministres de la Santé ont souvent commis un lapsus en disant médecins lorsqu’il fallait dire pharmacien. Ceci est à l’image de cela. Il faudrait qu’on se rappelle à leur bon souvenir », soutient le Dr Ampoan. Voilà pourquoi, « Le pharmacien revendique sa place comme acteur de santé, comme les autres acteurs de santé ». Surtout que « Le pharmacien a les mêmes compétences que les autres ».

Plaidoyer

Pour changer la donne, l’Onpc semble mobiliser à travers un « plaidoyer » pour la reconnaissance sociale et donc managériales des pharmaciens. Car, « Dans certains pays, ce sont les pharmaciens qui sont à la tête des programmes puisqu’ils sont formés comme manager et gestionnaire. La matière première d’un programme c’est le médicament et les réactifs. Celui qui en est le spécialiste c’est bel et bien le pharmacien. Voilà un exemple », explique un jeune pharmacien.

Interrogé, le sujet semble embarrassé le Dr Hiag Prosper, président de l’Onpc. Néanmoins, des sources proches de lui ayant requis l’anonymat se veulent modérées. « Je peux comprendre les jeunes qui peuvent être frustrés de voir son ami à la Fac avoir un poste, un véhicule de fonction qui va avec, mais ce n’est pas que ça. Il faut être plus qu’un médecin ou un pharmacien pour être manager d’hôpital. Il faut faire gestion, management, se doter d’atouts et se présenter en disant voilà ce que j’ai appris, ce que je peux faire qui me donne une légitimité », conseille l’une d’elle.

Et de conclure : « Il y a un gros travail à faire. Il faut mettre sur pied une stratégie s’ils veulent avoir ces postes. J’invite les jeunes à aimer passionnément leur travail, lui donner de la valeur et faire en sorte qu’ils soient respectés ».

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