C’est un nouvel échec essuyé par les femmes de la santé au Cameroun. Le 2 mars dernier, c’est encore un homme qui a été nommé (à titre intérimaire), à la direction de la santé familiale (DSF) du ministère de la Santé publique (Minsanté), en remplacement du Pr Mbu Robinson, promu Directeur de l’hôpital gényco-Obstétrique et pédiatrique de Yaoundé. Il n’en fallait pas plus pour soutenir que c’est une autre preuve de la « marginalisation » des femmes, une décision « discriminatoire » à l’endroit des femmes de ce département ministériel, soutiennent celles rencontrées.

Pour elles, que la DSF dont la mission principale est la santé de la mère et de la femme soit et les deux hôpitaux gynéco obstétriques et pédiatriques « couramment appelés hôpital mère et enfant » soient dirigés par des hommes en lieu et place des femmes est une « incongruité »« Quand on regarde le cas de l’hôpital gynéco obstétrique et pédiatrique de Yaoundé, je dois dire qu’il y a là quelque chose quoi s’apparente à de l’injustice. Le DGA a été repositionné à l’hôpital Laquintinie pour remplacer celui qui a été nommé SG et après, le positionnement du DG lui-même sur la région du Nord-Ouest après les élections régionales avec la désignation des présidents de régions.  On pouvait s’attendre à ce que ce soit le 3e qui monte en l’occurrence le directeur médical qui est une femme, le Dr Bella. Mais tel n’a pas été le cas. Là particulièrement, c’est vécu comme une injustice », fait savoir le Pr Anne Njom Nlend, présidente de l’Association camerounaise des femmes médecins (Acafem).

C’est que, le constat fait état de ce que peu de femmes occupent des postes de décisions stratégiques dans le secteur de la santé publique au Cameroun. En d’autres termes, elles sont marginalisées, exclues des sphères décisionnelles. D’abord au niveau de l’administration centrale du Minsanté, le trio de tête (ministre, secrétaire d’Etat et secrétaire général) est tenu par trois hommes. Dans les directions, les femmes semblent tout aussi tenues à l’écart. Sur les 8 postes de directeur et 3 postes de chef de divisions qui meublent l’organigramme du Minsanté, seule la Direction de la promotion de la Santé est coiffée par une femme, le Dr Fanne Mahamat (Direction de la promotion de la Santé).

Les neuf autres fauteuils de directeur sont occupés par des responsables hommes. Idem pour ce qui est des trois conseillers techniques. Des trois, deux sont tenus par des hommes et un est vacant. A la fonction d’Inspecteur générale (03 postes), une seule femme a voix au chapitre : Dr Kouakap Djinou Ntchana Solange Chantal (Inspecteur des services pharmaceutiques et des Laboratoires). Une femme est aussi Chef de Division de Recherche opérationnelle en Santé (Dros) avec rang de directeur. Il s’agit du Pr Bisseck Anne Cécile.

Services déconcentrés aux couleurs masculines

Dans les services déconcentrés, la mise en valeur des compétences des femmes fait pâle figure. En effet aucune dame ne trône à la tête d’un hôpital général, (juste un directeur général adjoint à Douala). Pis, dans les 5 hôpitaux Centraux existant au Cameroun (Central de Yaoundé, de Jamot, du Cury, de l’hôpital de référence de Sangmelima et celui Laquintinie de Douala), ce sont les hommes qui tiennent les rênes au détriment des médecins femmes.

Les profils féminins semblent également marginalisés dans le choix des directeurs des hôpitaux régionaux et hôpitaux régionaux annexes. Seul l’hôpital régional de Bertoua est dirigé par une femme (Dr Meke Akamba). A Yaoundé, capitale politique du pays, aucune femme n’est directeur d’un hôpital de District. Les délégations régionales de la santé publique ne font pas mieux. Sur 10 délégués régionaux, seules deux sont des femmes (Centre et Nord).

Dans les 9 programmes de santé recensés, seulement deux (02) sont tenus par des femmes. Il s’agit des programmes nationaux de Lutte contre le paludisme, de Lutte contre la mortalité maternelle et infanto juvénile. La direction de la Transfusion Sanguine, organe sous tutelle du Minsanté tout comme le Laboratoire national de contrôle de qualité des médicaments et d’expertise (Lanacome), et l’Observatoire nationale de la Santé publique (ONSP) sont néanmoins tenus par des femmes.

Suffisant pour conclure que « Malgré les awards du leadership féminin, rien n’a changé. Au contraire, la situation régresse », affirme une femme en service au sein de l’administration centrale. Contrariée. Pour preuve, l’ex directeur de l’hôpital de District de la Cité Verte, le Dr Akamba, de regrettée mémoire, a été remplacée par un homme. Il en est de même pour le poste de Secrétaire général du Minsanté jadis tenue par une femme (Le Pr Koulla-Shiro Sinata), aujourd’hui managée par un homme. Même son de cloche à l’hôpital Central de Yaoundé « où nous avons eu deux femmes directeurs mais qui sont parties ; elles ne sont pas revenues », regrette le Pr Anne Njom Nlend, présidente de l’Association camerounaise des femmes médecins (Acafem).

Donc, « Les postes n’ont pas été remplacés en équilibre de genre », se désole ce médecin pédiatre de renom. Pourtant, « Les femmes méritent d’occuper une place de choix dans notre système. Elles peuvent apporter une contribution conséquente plus que celle qu’elle n’apporte déjà », martèle le Pr Ida Penda, DGA de l’hôpital général de Douala. Ce d’autant plus que, « L’avenir est meilleur avec les femmes à chaque table où les décisions sont prises », soutient Onu Femmes. Malheureusement, « On est loin de la parité à ce jour », regrette la présidente de l’Acafem.

Paradoxe, Régression et discrimination

En tout cas, à la lumière de ces quelques chiffres, certains observateurs de l’univers sanitaire au Cameroun concluent que moins de 20% des responsables du système de santé sont des femmes. Un véritable paradoxe lorsqu’on sait que la gent féminine représente 73% des personnels de santé de façon générale au Cameroun (70% à l’échelle mondiale selon ONU Femmes). Si la désignation aux postes de responsabilité relève du pouvoir discrétionnaire des autorités politiques, leurs choix sont perçus comme discriminatoire à l’encontre des femmes évoluant dans le secteur de la santé.

« Les décideurs ne veulent pas les promouvoir. Il s’agit d’une décision politique liée à un pouvoir discrétionnaire de la hiérarchie », analyse une source Minsanté. Un avis que partage un médecin. Pour lui en effet, « l’autorité administrative et politique nomme qui il veut selon des critères qui ne sont pas toujours objectifs ». En réalité, « Le choix ne se pose pas souvent sur le genre mais sur la compétence et la représentativité socioculturelle », défend un haut responsable au Minsanté. Ce à quoi la présidente de l’Acafem retorque : « La différence justifie qu’on continue à agir justement pour apporter l’équité dans ce domaine ».

Difficile respect de la parité genre

Quoi qu’il en soit, cette sous représentativité des femmes en santé contraste avec le quota de parité genre aux postes de décision en vigueur dans notre pays. En effet, d’après le Pr Marie Thérèse Abéna Ondoua (ex directeur de l’hôpital Central de Yaoundé), ministre de la Promotion de la Femme et de la Famille (Minproff), le Cameroun a atteint les 30% de représentativité féminine fixés par la conférence de Beijing en 1995. Mais, le pays reste classé parmi les pays moyens en termes de parité sur le genre en Afrique, avec un score final de 0,59 sur 1. Au Minsanté notamment, « Il y a eu quelques avancées mais je pense qu’il faudrait faire davantage», plaide le Pr Njom Nlend

Lors du sommet mondial sur le genre tenu en novembre 2019 à Kigali, le Cameroun avait obtenu la note de 0,53 sur 1 pour la parité travail. « S’ils ne vous donnent pas un siège à la table, apportez une chaise pliante », dixit Shirley Chisholm, première membre noire du Congrès américain. En rappel, « Leadership féminin : Pour un futur égalitaire dans le monde de la Covid-19 » est le thème de la Journée internationale des droits des femmes de ce 8 mars 2021. Ce thème d’Onu Femmes célèbre en fait les efforts déployés par les femmes et les filles du monde pour façonner un futur et une relance plus égalitaires suite à la pandémie de Covid-19.

D’ailleurs, elles sont en première ligne face à la crise de Covid-19, en tant que professionnelles de santé, pourvoyeuses de soins, et figurent parmi les leaders les plus efficaces dans la lutte contre la pandémie. Elles « ont fait montre de leurs compétences, de leurs connaissances et de leurs réseaux pour mener efficacement des plans de lutte et de relance face à la Covid-19. Aujourd’hui plus que jamais, chacun reconnaît que les femmes apportent des expériences, perspectives et compétences différentes, ainsi que des contributions irremplaçables en faveur de décisions, de politiques et de lois qui fonctionnent mieux et profitent à tous », conclut l’organisation.

 

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