Alors que le chef de l’Etat a salué « l’extrême courage du corps médical camerounais et de ceux qui l’assistent », chez les blouses blanches on revendique une revalorisation des salaires et des primes. Par ailleurs, son « engagement» pour une réforme du système de santé fait des sceptiques.

Le chef de l’Etat s’est enfin exprimé sur l’épidémie de coronavirus qui frappe le Cameroun depuis le 6 mars 2020. Cette sortie inhabituelle prononcée un 19 mai, à la veille de la fête de l’unité nationale, rompt un silence de plus de deux mois. Elle intervient au moment où le Cameroun connait une explosion des cas testés positifs après l’assouplissement des mesures restrictives le 30 avril dernier.

Comme l’a d’ailleurs reconnu le Pr Eugène Sobngwi, directeur médical de l’hôpital central de Yaoundé. « Le 2 mai, nous étions à 2000 cas confirmés et à peine deux semaines plus tard, nous passons le cap fatidique de 3000 personnes infectées. Et en terme du nombre de décès, ce même 2 mai, on annonçait 61 cas de décès confirmés et deux semaines plus tard on avait quasiment passé le cap de 150. En deux semaines, c’est une augmentation suffisamment importante », a-t -il déclaré. Inquiet.

Le moins que l’on puisse donc dire, c’est que la prise de parole du chef de l’Etat était très attendue. D’abord parce que Paul Biya, contrairement à nombreux de ses homologues africains, ne s’était pas adressé à la nation depuis l’annonce officielle le 6 mars 2020, du premier cas de coronavirus, alors même que le Cameroun est l’un des pays les plus touchés en Afrique subsaharienne.

Ensuite, parce que son silence (présenté comme une forme de communication) face à la crise du coronavirus a suscité de vives polémiques au sein de l’opinion. Maurice Kamto, leader du MRC et principal challenger de Paul Biya, en a d’ailleurs profité pour attaquer le pouvoir de Yaoundé en prétextant « la vacance au pouvoir ». Enfin, parce qu’une frange de l’opinion nationale réclamait que le président réélu le 07 octobre 2018 s’implique « personnellement » dans la gestion de cette crise sanitaire.

Pressions douces

Sauf que, s’il a reconnu que « le nombre de personnes infectées augmente de jour en jour, apportant la preuve que la lutte contre cette pandémie est complexe et difficile », Paul Biya a surtout tenu « à saluer l’extrême courage du corps médical camerounais et de ceux qui l’assistent ». Car, « Avec les moyens qui sont les nôtres, ils (personnels de santé : Ndlr) font le maximum pour soigner les personnes infectées. En effet, ils ne baissent pas les bras face à la gravité de l’infection au COVID-19. La Nation, par ma voix, les en félicite et les encourage à persévérer dans cette voie », s’est satisfait le doyen des chefs d’Etats de la zone Cemac.

Un encouragement jugé « absolument nécessaire » par le Pr Pr Sobngwi. « Les troupes de la santé ont clairement besoin d’être encouragé par la nation tout entière et les encouragements du chef de l’Etat c’est quelque chose d’extrêmement important d’autant plus que dans cette bataille, le corps de la santé a perdu déjà des soldats », a réagi l’endocrinologue camerounais invité sur le plateau spécial de CRTV.

Mais Paul Biya n’a pas omis de faire une pression douce aux blouses blanches. En effet, au moment où de nombreuses critiques fusent et que des patients des usagers se plaignent de la qualité du suivi et de la prise en charge des cas de COVID-19, le chef de l’Etat a souligné que « la négligence d’une seule personne peut nuire gravement à l’ensemble de la communauté. Ne baissons donc pas la garde ». De ce fait, en invitant chaque Camerounais à s’impliquer « personnellement » dans la riposte contre le coronavirus, le Président de la République s’adresse également aux personnels de santé dont le rôle est déterminant dans l’offensive contre le virus mortel.

Inscription à la bataille

Dans le milieu médical, cette reconnaissance au dévouement des soldats de la santé des Camerounais est méritée. Cependant, si elle est saluée presqu’à l’unanimité au sein de la corporation des blouses blanches, ces derniers attendent plus du chef de l’Etat. « Il est important que nous soyons galvanisés à la fois par le discours et par l’inscription dans la bataille », plaide le Pr Sobngwi. En d’autres termes, le corps médical souhaite des réponses concrètes aux problèmes du système de santé et une bien meilleure implication du politique.

« Nous voulons plus de sérieux dans la riposte. C’est-à-dire un plan logique avec des tests disponibles et massifs, assurer la continuité du service, augmenter la capacité en lits de réanimation, partager la vraie information, appliquer la décentralisation et la bonne gouvernance. Nous voulons plus de moyens et de civisme de la population », énumère un médecin en service au sein de l’administration centrale.

Dans le secteur privé médical, la sortie de Paul Biya laisse un goût d’inachevé dans la mesure où elle n’a pas évoqué la place accordée aux structures sanitaires privées dans la riposte du Cameroun. En effet, les officines privées sont tenues à l’écart de la prise en charge des cas de COVID-19. Pourtant, ces structures se prévalent de capacités à même de leur permettre d’agir.

A Douala et à Bafoussam par exemple, certains membres de l’Ordre national des médecins du Cameroun ont mis des bâtiments de leurs cliniques privées à leur disposition pour la prise en charge des médecins infectés. « L’Etat ne peut pas leur accorder une place s’ils ne se sont pas accordés sur le principe. Mais, dans la mesure où il y aura un nombre croissant de malades, l’Etat aura besoin du secteur privé. Mais en établissant les règles et ce secteur sera sous-traité », explique un spécialiste de santé publique en service au Minsanté.

Revalorisation des salaires et primes

Pour les syndicalistes, le clin d’œil de Paul Biya aux blouses blanches n’est qu’ « un bon début ». « Nous voulons que cela se traduise par des actes. Que les autorités du pays puissent récompenser le dur labeur et les sacrifices des personnels de santé pendant cette crise », réclame Sylvain Nga Onana, président du Syndicat national des personnels des établissements et entreprises du secteur de la santé au Cameroun (Cap/Santé). En d’autres termes, la revalorisation des salaires, la revalorisation des primes, l’harmonisation de l’âge de départ à la retraite, le recrutement massif des personnels pour palier le déficit criard des formations sanitaires, liste le syndicaliste.

Selon nos sources, au cours d’une visioconférence entre Manaouda Malachie, le ministre de la Santé publique et les présidents des ordres professionnels, des syndicats et certains de ses collaborateurs il y’a deux semaines, il était question de réunir les différents responsables en charge du Covid-19. Ceci, afin d’harmoniser les montants des primes dont doivent bénéficier les personnels soignants engagés dans cette bataille dans les Formations sanitaires publiques.

Questions non élucidées

Le fait n’est pas anodin. Paul Biya n’a mentionné aucunes statistiques liées à l’épidémie, ni aucun chiffre sur le montant alloué à la lutte. Sa sortie ne fait non plus mention de l’enveloppe de 135 milliards de FCFA allouée au Cameroun par le FMI comme appui à la riposte contre la crise sanitaire. Pourtant, si selon le ministre des Finances Louis Paul Motazé cet argent est dédié « exclusivement » au volet sanitaire, la liste des projets à réaliser et les besoins restent inconnues du public.

En revanche, le président de la République semble prôner pour la réforme du système de Santé. « La crise sanitaire mondiale due au Coronavirus exige, dès à présent, de poursuivre le renforcement de nos structures sanitaires, de densifier notre offre de soins et, surtout, de remettre à jour certains de nos projets et programmes de développement », a-t-il asserté.

Scepticisme

Mais « l’engagement de Paul Biya » fait des sceptiques dans le milieu sanitaire.  « Ce n’est pas près d’arriver », a commenté un médecin. Il évoque pour preuve le sort réservé au volet santé du Plan d’urgence triennal (Planut) dont les projets avancent à pas de tortue. Notamment pour ce qui est de la construction des centres hospitaliers de référence dans les huit chefs-lieux des régions (en dehors du Centre et du Littoral).

En effet, cinq ans après le lancement du Planut), aucun de ces hôpitaux de référence n’est achevé. Dans la partie septentrionale par exemple, les travaux de construction de l’hôpital de Référence de Garoua qui devait être livré en 2019 présentait un taux d’exécution de 40% en janvier dernier. Pareil pour l’hôpital de référence de Ngaoundéré dont les travaux de construction lancé en avril 2017. L’infrastructure qui devait être livrée en 2018 n’est toujours pas achevée.

Un délai supplémentaire de 6 mois avait même été accordé, pour une livraison en février 2019. Jusqu’ici, les travaux ne l’ont pas été. Le Centre hospitalier de référence de Maroua n’est pas en reste.  Il devait être livré en 2019 lui aussi. Pareil pour la réhabilitation des plateaux techniques des hôpitaux généraux de Yaoundé et Douala, du Centre hospitalier Universitaire (CHU).

 

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