Dans cet entretien fleuve, le président de l’Ordre national des pharmaciens du Cameroun (Onpc) revient entre autres, sur ses défis et priorités immédiats après avoir été porté à la tête de cet ordre professionnel, la lutte contre la vente illicite des médicaments et ses chances de réussite, le malaise des pharmaciens, comment il compte y remédier, les actions spécifiques à mener dans le Grand-Nord, l’une des portes d’entrée du médicament de la rue.

Que représente pour vous et la profession cette élection ?

Elle représente un signe de vivacité, un signe qui prouve que les pharmaciens peuvent s’entendre au-delà de tout et un signe que la tutelle est une instance qui peut réussir à nous fédérer. Elle représente aussi un signe que tous les pharmaciens, au-delà de leurs idées, sont des personnes nobles qui peuvent toujours trouver un consensus à un certain moment.

Pourquoi ce consensus n’a pas été trouvé depuis trois ans ?

Peut-être que les conditions n’étaient pas encore réunies pour cela. Peut-être c’était aussi le moment. On n’accuse personne. Comme je suis un croyant je dis, c’est Dieu. Quand c’est le moment, c’est le moment. Donc au-delà de tout, c’était le moment. Il y avait une volonté, une envie de tourner la page.

Avoir été porté à la tête du conseil de l’Ordre était une surprise pour vous ?

Il y avait une mouvance mais comme on dit, une élection n’est jamais gagnée à l’avance, même si vous êtes sûr. Donc j’étais vraiment surpris et ému. Surpris de voir la mobilisation. De mémoire, aucune assemblée n’a jamais fait deux jours et du début jusqu’à la fin, il y avait à peu près le même nombre de personnes. J’étais surpris de voir la mobilisation des jeunes confrères, et des ainés aussi. Surpris que les gens soient restés éveillés, émus et émerveillés de voir ce foisonnement de pharmaciens qui voulaient surtout renouveler les instances. Nous avons toutes les générations dans le Conseil avec moi à leur tête. Je suis vraiment émerveillé.

Dans l’immédiat, quels sont vos défis et priorités ?

Nos priorités c’est de tout faire pour réviser nos textes. Parce que pour qu’on avance, il faut revoir les textes de base, les ajuster au temps moderne. Il s’agit de la loi sur la pharmacie, le règlement intérieur de l’Ordre, le code de déontologie entre autres. Dans la loi de 90 qui est déjà obsolète parce que nous sommes en 2021, la régionalisation n’est pas prévue. Or nous sommes déjà à l’ère des régions. Il faut confier à la région une partie des pouvoirs de l’Ordre. Il faut une certaine coercition dans la loi. Ils ne seront pas toilettés dans l’immédiat mais lancer les chantiers que les autres avaient commencés dans l’immédiat et qui s’étaient interrompus. L’autre priorité c’est qu’au regard du nombre de pharmaciens dans le monde de l’emploi, nous allons pencher sur le problème de l’insertion socio-professionnelle des jeunes. C’est une aspiration profonde. Nos priorités aussi c’est envers les populations. Leur dire que le bon médicament se trouve à la pharmacie. Que ce soit celle d’officine ou celle de l’hôpital. Nous contribuerons ainsi à aider le gouvernement, apporter des éléments techniques pour lutter contre l’exercice illégal de la pharmacie dans notre pays et de son corollaire qui est la vente illicite du médicament.

Nous voulons éduquer la population, leur dire que le pharmacien est à leur disposition, il existe aussi des médicaments de qualité et à coût (générique) à leur disposition ; que le pharmacien a toutes sortes de médicaments à l’officine et peut les conseiller. Parce que la consommation du médicament frelaté ou de la rue a un impact sur la santé ; ça tue, handicape parfois de manière irréversible. Le pharmacien est le seul qui sait comment délivrer un médicament et à quel moment le délivrer. Nos défis c’est d’aider la tutelle à réduire voire faire disparaître la vente illicite du médicament. Je connais l’immensité du travail qu’il y a derrière mais avec les concertations et les volontés de tout un chacun, on peut y arriver.

Le Zoua Zoua a été un fléau. Ce n’est pas comparable, c’est même pire. Nous connaissons les enjeux mais nous pouvons y arriver. Même si c’est de 50%. Notre 2e défi c’est d’arriver à mettre en place un système de formation continue diplômante, ceci, afin que les pharmaciens soient outillés sur les nouveautés pharmaceutiques, que formés, que nous participons plus à l’éducation pharmaceutique et sanitaire de la société. Le pharmacien est un maillon essentiel dans la société. L’accessibilité des pharmaciens est plus connue aujourd’hui. Elle doit faire de lui un maillon essentiel dans le système de santé au Cameroun. Notre priorité c’est de rendre l’ordre fort, crédible et audible, avec une visibilité de ses actions et de son siège. Parce qu’aujourd’hui, si on n’est pas visible, moderne on est largué. Nous voulons renforcer notre image.

Avez-vous conscience du malaise des jeunes pharmaciens au sein de votre profession ?

Effectivement. C’est d’ailleurs notre 2e priorité est celle de l’insertion socio professionnelle ; remettre le jeune pharmacien ou le pharmacien au centre de la profession. Aujourd’hui, la masse des jeunes pharmaciens est de 3/5. C’est un peu ce malaise qui a poussé les jeunes trans-régionaux, malgré les soubressauts, à me porter à la tête de l’Ordre. Ils se sont dit : « On connaît ce jeune, on a travaillé avec lui pendant 15 ans ; il a aidé sans distinction et lorsqu’il y a un malaise on ne peut que nous reposer sur celui qui est dans notre génération, qui peut comprendre ce malaise ». Personne n’a pu bloquer cette vague-là. Nous n’avons pas de souci de région dans notre profession. Nous avons tous les mêmes malaises. La notion de région nous importe peu. Aujourd’hui, nous pouvons créer avec la modernité, pour prendre notre place.

L’une des récriminations, source de frustrations des jeunes, c’est que les anciens se sont octroyés les emplacements les plus juteux pour placer leurs officines, au détriment des jeunes et qu’ils ont vissé la procédure d’attribution des sites. Comment comptez-vous régler ce problème ?

D’abord, je dirai que c’est un ressenti, une vision un peu déformée. Parce que les jeunes ne savent pas comment s’opère le choix des sites qui ne se fait pas en fonction de l’âge. Sauf que lorsqu’il n’y a pas d’ouvertures de sites, ça donne cette impression. Si par exemple on donne 6 sites, on se retrouve dans une situation où 10 personnes convoitent ces mêmes sites. Si on donne 10 sites, on va tout de suite voir un changement. Ce qu’il faudra faire, par exemple, aujourd’hui, lorsqu’on a donné des sites et qu’on va en périphérie, on crée des niches. Les ainées qui ont eu des sites l’ont fait et ça a marché.  Tous les jeunes qui auront des sites, nous allons les accompagner, leur montrer comment créer de la richesse. Les endroits juteux dont ils parlent, ils peuvent se créer à n’importe quel endroit, dans n’importe quelle partie du pays. Il faut justement d’abord qu’ils trouvent de l’espace et qu’ils s’y investissent. Ils vont se rendre compte qu’ils ont la capacité. Tous les jeunes qui ont ouvert, 80% s’en sortent et bien, je peux vous l’assurer. Une partie de ces jeunes m’a élue justement parce que je les ai accompagnés. L’accompagnement, l’expertise sont nécessaires. Ce n’est pas la mission principale de l’Ordre mais nous devons faire en sorte que les grossistes et associations pharmaceutiques aident ces jeunes-là. Il faut que les jeunes aient des sites, s’investissent, travaillent. La touche qu’ils vont apporter va faire la différence sur le terrain.

Quel sera votre apport dans la profession dans un contexte gangréné par la vente illicite du médicament, de division et de mise en place de la Couverture santé universelle au Cameroun ?

Pour la mise sur pied de la CSU, nous allons participer activement avec le gouvernement, démontrer la place du pharmacien dans cette CSU. Sa place dans la dispensation doit être capitale. Les pharmacies d’officines et celles de l’hôpital doivent être pour nous, la porte de sortie du médicament pour les malades, comme en Europe. Donc, nous nous assurerons que cette dispensation passe par nous, pharmaciens. Nous voulons pleinement prendre la place qui nous a été réservée dans la CSU. Dans la VIM (Vente illicite du médicament : Ndlr), il y a des lois et des règlements. Nous ne les avons pas beaucoup appliqués. Il faut donc commencer à les appliquer pour qu’elles soient dissuasives. Nous travaillerons avec les gouverneurs de région, les préfets et sous-préfets et nous leur dirons : « voilà les sanctions prévues par la loi, aidez-nous à les appliquer et nous communiquerons avec la tutelle chaque fois que nous mènerons. Parce que c’est notre rôle.

Nous allons moderniser la communication autour de la profession. Très souvent, nous allons communiquer à travers tous les médias, sensibiliser au quotidien et éduquer. Nous allons demander à tous nos confrères d’être participatif parce qu’il ne s’agit pas seulement de participer à l’AG. Il faut des commissions visibles, un impact au quotidien. De ce fait, vous verrez les pharmaciens dans toutes les campagnes de santé. Nous pensons aussi que nous poserons la question à la population qui nous donner son ressenti et à partir de là, nous allons voir comment impacter leur santé.

Quelles sont vos chances de réussite dans cette lutte contre la VIM quand on sait que l’autorité tutélaire de la santé s’y est lancée dès son arrivée mais sans résultats ?

Vous savez, l’autorité a les moyens c’est vrai. Mais nous avons l’expertise. Nous proposons des solutions en disant : « Ici, voilà ce qu’on voulait, qui doit être fait ici. Ça parait être un vœu pieux mais tout dépend de la technique de négociation. Et n’oubliez pas qu’il y a une jeunesse aujourd’hui au niveau de l’autorité. Et lorsqu’il y a des gens qui ont des critères convergents, il est parfois plus facile de se comprendre et d’avancer. Lorsqu’il y a des frictions, malgré vos deux bonnes volontés, ça n’avance pas. Ce sera difficile. Nous voulons un ordre qui ne s’opposera pas à la tutelle mais qui travaillera avec elle.

Comment expliquer le fait qu’au Cameroun, 40% du médicament échappe au circuit formel ?

Le circuit d’approvisionnement du médicament doit être revu. On doit ressérer encore. Tel qu’il est organisé en ce moment, il présente des failles. D’où la révision de la loi que je propose. Il faudra vérifier que chaque phase est bien faite. C’est-à-dire, on a importé certes mais qui a importé ? Où ? Quand ? Comment ? Vers qui ? C’est tout ceci qu’il faut revoir.

Quelles sont les actions spécifiques qui seront menées dans le Grand-Nord qui est l’une des portes d’entrée du médicament de la rue ?

Nous avons d’abord demandé aux autorités et aux fils de cette partie du pays de s’impliquer. Le privé veut y installer des structures mais veut être boosté, encouragé. Faites une petite comparaison. Du nombre d’officines il y a 4 ans et aujourd’hui dans cette partie du pays et aujourd’hui.  Nous avons augmenté substantiellement d’au moins 15-20%. Et cela ira encore crescendo. La tranche d’âge qui va y investir ce sont des jeunes qui viennent de Douala et Yaoundé parce que le Grand-Nord est une grande zone d’opportunités. La préfectorale doit nous aider à lutter contre la vente illicite. Si elle nous aide, vous verrez que le Grand-Nord, en matière d’officine, rivalisera avec celles de Yaoundé et de Douala. Elle peut nous aider. Le Grand-Nord est un coup de cœur pour moi. Pendant nos trois ans, nous ferons tout pour que cette partie soit une priorité pour nous.  Nous pourrons susciter l’installation d’autres structures pharmaceutiques. L’ordre travaillera avec les ordres pour que la loi soit dite et appliquée. Nous allons montrer notre dynamisme et notre détermination. Nous voulons que ça bouge, que ça marche.

 

LEAVE A REPLY

Please enter your comment!
Please enter your name here