La délégation interministérielle sur la ligne de front.

 Entre autres, le pays ne dispose que de deux unités d’isolement.

Hôpital Central de Yaoundé le 7 mars 2020. Derrière la banque de sang, se dresse un bâtiment anonyme, détaché du reste de la structure sanitaire. C’est l’unité d’isolement aménagée par le ministère de la Santé publique, pour accueillir les malades infectés au Coronavirus. A l’intérieur, les deux premiers cas d’infection au Covid-19 enregistrés par le Cameroun la veille, suivent leur traitement. Vue de l’extérieur, le bâtiment semble accessible. Pas de dispositif spécial annonçant l’hospitalisation des deux patients contaminés ; pas d’agents de sécurité non plus, qui filtre les entrées et les sorties. Un calme plat y règne. Des équipements manifestement de protection, jonchent le sol. Des sacs en plastique contenant des vêtements aussi.

L’infirmière de garde, la mine épuisée, s’affaire à jeter certains à la poubelle. Le temps de confirmer que les patients s’y trouvent en effet et d’informer que pour d’amples informations, il faudrait s’adresser au médecin de garde qui « est en formation à l’hôpital central », elle poursuit sa tâche. L’on peut alors apercevoir le patient de 58 ans victime de la redouta. Il est assis sur son lit d’hospitalisation. « L’état des patients est stable. Ils ont reçu un traitement symptomatique », informe une source médicale proche du dossier. Une stabilité qui semble ravir les autorités sanitaires camerounaises. « Notre système de surveillance est prêt », clame fièrement le Dr Etoundi Mballa. Le directeur de la lutte contre la Maladie, les Epidémies et Pandémies (Dlemp) au ministère de la Santé publique en veut pour preuve, la célérité avec laquelle ses équipes d’intervention rapide ont détecté le premier cas confirmé de coronavirus en territoire camerounais le 5 mars dernier.

« A peine il a commencé à faire la maladie, nous l’avons pris en charge. Pourtant il ne présentait aucun signe habituel », poursuit ce dernier. Satisfait. Sauf que, la survenue de ce patient contaminé au Covid-19 arrivée au Cameroun le 24 février dernier après 34 ans d’absence, est venue mettre en doute le niveau d’efficacité du dispositif de réponse (caméras thermiques, thermosflashs…) mis en place depuis quelques semaines en territoire camerounais. Ce d’autant plus que ce français d’origine camerounaise a eu le temps de se mouvoir, en se rendant entre autres, aux obsèques d’un proche, opérateur économique influent, à Mbangassina. C’est dans le département du Mbam et Kim, région du Centre.

Timide traçage et recherche des cas suspects

C’est à son retour qu’il aurait eu les premiers symptômes, officiellement, et s’est rendu à la « Clinique médicale privée La Cathédrale ». Nous sommes déjà le 5 mars. « Lorsque le monsieur est entré au Cameroun le 24 février, il ne faisait pas de fièvre. Jusqu’à ce qu’il soit diagnostiqué positif, il n’avait pas de symptômes qui pouvaient permettre de savoir que le monsieur faisait le coronavirus. A ce moment on ne pouvait pas dire de manière précise qu’il avait le coronavirus ou pas », se dédouane Manaouda Malachie, ministre de la Santé publique. Et ce dernier de poursuivre : « Ce n’est pas la fiabilité de nos installations qu’il faudrait questionner mais davantage le statut du patient et de la patiente parce qu’à ce moment précis on ne pouvait pas diagnostiquer la fièvre ».

Entre temps, « Il était ailleurs et on a diagnostiqué le paludisme. Il a même suivi un traitement qui n’a pas marché. C’est ainsi qu’il s’est rendu ici (Clinique médicale la Cathédrale : Ndlr) et notre médecin a été fin, en détectant le coronavirus », explique une source médicale au sein de ladite clinique privée. Il sera par la suite maintenu en isolement, puis transporté et mis sous traitement symptomatique à l’unité d’isolement de l’hôpital Central. Plus tard, sa compagne le sera aussi à son tour. D’après les officiels, le Centre des opérations d’urgences de santé publique est en alerte et ses équipes d’investigation se sont immédiatement déployées sur le terrain pour la recherche active et le traçage des sujets ayant été en contact avec les patients contaminés.

Au 7 mars, ces équipes de veille qui travaillent pour le monitoring de l’évolution de la situation disaient avoir pu tracer 179 personnes déjà. Soit 149 personnes ayant été en contact avec le premier patient et 30 avec sa compagne elle aussi contaminée. Sauf que, 99% de ces personnes se signalent de manière spontanée. Bien plus, les équipes d’intervention semblent se dépêcher lentement pour tracer les contacts. En effet, les usagers présents à Mbangassina indiquent n’avoir pas été pris en charge dès l’alerte spontanée. Certains confient avoir attendus les équipes pendant plus de 24 heures. D’autres ont même simplement reçu des coups de fils leur demandant « de dire comment ils se sentent ».

Capacité d’accueil des malades réduite

Une fois ces patients tracés, les équipes procèdent à un tri. Lequel leur permet de voir ceux qui sont à haut risque, risque faible ou risque zéro. Parmi les 179 contacts retracés donc, deux sont devenus suspects, d’après l’unité d’investigation. Seulement, le Cameroun ne dispose que de deux unités d’isolement à Yaoundé et Douala. Celle de Yaoundé est un espace aux capacités réduites, avec une capacité de quatre lits. « On peut hospitaliser deux cas. Plus que ça, ça nécessiterait une infrastructure de beaucoup plus grande ampleur », explique le Pr Eugène Sobgwi.

Le pays peut-il faire face à une cinquantaine ou centaine de cas ? La question demeure et embarrasse. « On fait face comme on peut. On est préparé pour répondre et on fera ce qu’on pourra. On va apporter une réponse graduelle », précise le Dr Etoundi Mballa. En fait, ses équipes et les partenaires du Minsanté envisagent de mettre sur pied d’autres sites d’isolement. Notamment à l’hôpital général de Yaoundé, à Djoungolo. « On va demander à chaque ville de trouver un site », informe le Dlemp.

Numéro vert grippé

Depuis la survenue de ces deux cas, la ligne 1510 est saturée. De nombreux Camerounais essaient en vain de discuter avec un téléconseiller. « La ligne est soit occupée, soit carrément indisponible », se plaint un usager. C’est que, « Nous sommes débordés », avoue le Dr Etoundi Mballa. De lui, l’on apprendra que ce sont trois postes (trois personnes en réalité) qui sont disponibles pour répondre aux besoins des usagers. Selon un expert en télécommunications, l’outil technologique n’est pas adapté à la demande. « C’est pourquoi ce sera toujours saturé », tranche-t-il.

Et ce dernier d’expliquer : « Pour une telle urgence publique, on devrait avoir au moins 10 personnes pour répondre. Puisqu’on est déjà entré dans une phase où la crise est active avec le doute qui s’installe et se répand. Dès que tu verras quelqu’un transpirer à coté de toi, tu auras tendance à appeler. Pourtant, il y a aussi les appels fantaisistes. Donc c’est possible que la ligne soit toujours saturée ». Pour essayer d’améliorer la situation, les autorités sanitaires annoncent que trois lignes supplémentaires allaient être opérationnelles hier, 9 mars. Ce qui portera le nombre de postes à six.

Hésitations

Le week-end dernier, l’on a assisté à une offensive communicationnelle du staff du Minsanté. Rien ne semble avoir été laissé au hasard. Tweet du Minsanté, conférence de presse conjointe Minsanté, Mincom et Minepia, passage à une émission de télévision des Directeurs de la promotion de la Santé et de la lutte contre la Maladie, les Epidémies et pandémies. Mais, de l’avis des spécialistes, la communication autour de cette actualité sanitaire d’envergure au Cameroun ne s’est pas faite selon les règles. « La communication est active et non réactive comme c’est le cas en ce moment », critique un sénior en Communication.

Selon lui, étant entendu que le Cameroun est plus exposé avec le Championnat d’Afrique des Nations (Chan) dès le 4 avril prochain, les équipes du Minsanté devraient procéder à une communication multisectorielle, se rendant dans les écoles par exemple, expliquer aux élèves comment se laver les mains, mettre à contribution les réseaux sociaux. « Les gens estiment que faire un communiqué de presse, une conférence de presse c’est cela la Communication. Or, il faut une communication de masse rendu à ce stade. C’est-à-dire distribuer les dépliants, afficher les banderoles, les panneaux, etc). On doit avoir une communication 360 degré qui existe pour cela et non celle tatillonne à laquelle on a droit », affirme-t-il.

A en croire un autre communicant, « la communication initiale sur le patient zéro a enclenché l’entrée en crise au regard de l’évolution des contaminations en Asie, en Europe et même au Maghreb. Ce qui sera intéressant à suivre est la communication de crise qui va suivre ainsi que la gestion elle-même ». En fait, il y a une différence entre la gestion d’une crise et la communication de crise. « Je pense qu’en la matière, au regard des antécédents sur d’autres épisodes sanitaires ou ponctuels au Cameroun, le ministère de la santé n’est pas en face d’une situation inconnue même si elle reste inédite de part la nouveauté du virus et sa fulgurance », indique l’expert.

Informations essentielles

Au regard de la psychose qui s’est installée et des critiques acerbes dont est victime la communication ministérielle, cet expert préfère relativiser. « On n’est qu’au début de la crise. Les informations essentielles ont été données et il faut attendre la gestion de la crise elle-même, pour mesurer la capacité à contenir et à gérer la crise qui est un facteur de confiance envers la communication de crise », fait savoir le communicant.

En fait, les autorités camerounaises sont sous pression. Après deux fausses alertes, le Cameroun a finalement enregistré le 6 mars 2020, ses deux premiers malades contaminés de Covid-19. Même si « Ce n’est pas une maladie grave, le principal risque c’est le risque d’importation », craint le Dr Etoundi Mballa. Voilà pourquoi, « Il faut à tout prix retrouver tous les cas qui ont été en contact avec lui pendant 14 jours », martèle le Dlemp.

A noter qu’une réunion de préparation de la réponse nationale à l’importation de ce virus s’est tenue hier 9 mars au Centre des Opérations d’Urgences de santé publique. Elle était présidée par le Minsanté. En rappel, Dans le monde, l’épidémie a fait 111 000 malades et 3892 morts.

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