Les professionnels interrogés font l’autopsie d’une approche qu’ils jugent inadéquate et proposent des solutions pour une meilleure adhésion des populations.

Interpellé le 19 novembre 2020 par les députés à l’Assemblée nationale, Manaouda Malachie a désigné trois coupables comme étant responsables de la non adhésion des populations au vaccin contre le cancer du col de l’utérus introduit au Cameroun le 12 octobre dernier. D’abord, les « lobbies anti-vaccination ». Ensuite, « certaines considérations religieuses », « hostilité à la vaccination » et enfin, les rumeurs qui irradient les réseaux sociaux au sujet du Gardasil. Ce qui revient à dire au sens du Minsanté, que la question de l’efficacité clinique ne se pose pas puisque les résultats scientifiques le prouvent. C’est plutôt le message visant à encourager les populations qui ne passe pas ou qui est brouillé.

Autant dire que la Communication qui entoure l’introduction de ce vaccin au Cameroun est en panne. Cette remarque a d’ailleurs été signifiée par les députés Rolande Ngo Issi (Pcrn), Engelbert Bengono Essomba (Rdpc), Adamou Koupit (Udc). Ces membres de la représentation nationale rejoignaient plusieurs acteurs sociaux et même sanitaires qui faisaient la même remarque quelque temps plus tôt. Notamment le Dr Roger Etoa. « Les pouvoirs publics et autorités sanitaires ne sont pas toujours réactifs et efficaces lors des campagnes de communication pour l’adhésion massive des populations à ce vaccin », a critiqué ce médecin de Santé publique le 11 octobre dernier, veille de cette introduction.

Maillon faible et conséquence

Au sein de l’opinion nationale, la Communication qui aurait due être un outil pour booster l’adhésion des populations est présentée comme le maillon faible et est la conséquence du faible assentiment observée jusqu’ici à cette initiative gratuite. Un avis partagé même par des professionnels de l’univers de la Communication. « Le déficit de communication a contribué à décrédibiliser le projet », soutient Eric Pela Ondobo, Spécialiste de la Communication.

Mais en quoi a-t-elle péché cette communication ? A cette question, Corinne Esse, semble avoir une réponse. « Une campagne de communication doit avoir un pré-test. C’est-à-dire tester avant. Ce pré-test consiste à envoyer quelques messages et observer les réactions. S’il y avait eu un pré-test, on aurait compris qu’il y a une partie prenante qui se désolidarisait », indique d’entrée de jeu la Chargée de cours à l’Ecole Supérieure des Sciences et Techniques de l’Information et de la Communication (Esstic).  En fait, en introduisant le vaccin dans les districts de santé pilotes en 2014 et 2016, l’initiative du gouvernement n’a pas été suivie par une communication percutante. Pour un médecin en service au Minsanté, le déficit de la phase pilote laisse l’impression que la communication a été brutale.

Or, « On n’introduit pas brutalement un vaccin comme cela a été le cas. C’est un peu normal qu’en l’absence d’information et d’une communication adéquate, les populations accordent plus de crédit aux campagnes anti-vaccins », précise notre source médicale. Surtout qu’à ses yeux, « Le Programme Elargi de Vaccination communique peu » face à la montée de ces idées reçues et campagnes anti-vaccins. Résultat de courses, l’introduction du Gardasil, plutôt que de contribuer à réduire un problème de santé public comme recherché par le gouvernement, a fini par créer une crise sociale.

Astuces communicationnelles

Face à cette situation, le Minsanté a tenté de reprendre la main en mettant à contribution l’Ordre national des médecins du Cameroun (Onmc), d’éminents agrégés de médecine et même en engageant des opérations de relations publiques auprès de certains acteurs influents et groupes religieux. Notamment, la Conférence épiscopale nationale du Cameroun (Cenc) après l’interdiction de ce vaccin dans les écoles et formations sanitaires de certains diocèses. Mais, à l’observation, ces initiatives peinent à décrisper la crise qui couve autour du vaccin.

Certaines têtes couronnées de la Communication pensent que tout n’est pas perdu. Le gouvernement peut rattraper ce raté communicationnel. Ce qui passe entre d’abord par un trio d’actions majeures: « Miser sur les statistiques, le nombre de cas recensés sur le territoire national ; Ce qu’est véritablement le cancer de l’utérus en termes de maladie et les possibilités de traitement ; l’importance de la prévention entre autres le vaccin », explique le Dr Corinne Esse.

Par exemple, l’une des informations qu’il faut mettre à la disposition du public c’est de dire qu’« Il n’y a pas de possibilité de traitement. Même après une ablation de l’utérus, il faut qu’on explique la gêne qui en découle », poursuit l’enseignante. Selon elle, « Il faut surtout communiquer envers la cible effective qui est visée ». Raison pour laquelle « des campagnes d’information et d’explications dans des écoles pilotes avec information (brochure) aux parents » doivent être privilégiées. Ensuite, « Que ce soit des médecins femmes qui sensibilisent ».

Communication d’influence et inclusive

De l’avis d’un sénior en Communication en service dans une agence internationale sous anonymat, « Dans un contexte largement anti vaccin, l’approche par la communication d’influence serait intéressante, en mettant à contribution et de l’endorsement par des personnes ou personnalités prescriptrices de conscience ». Ce dernier suggère de privilégier la communication interpersonnelle avec un message qui s’adresse directement à la cible et non celle marketing. « La décision de faire vacciner ou non étant d’abord individuelle, l’approche one-to-one serait plutôt souhaitable plutôt que du one-many », explique l’expert. Dans la mesure où certains parents prennent position par le fait de toutes ces rumeurs qui circulent, la nécessité de « montrer les photos, échanger avec les cibles principales et secondaires », s’impose martèle le Dr Esse.

En d’autres termes, « C’est une campagne qui doit davantage privilégier le contact direct dans le cadre d’échanges éducatifs, focus group, entre autres », conseille l’enseignante, rejoignant ainsi l’avis de son confrère. Eric Pela Ondobo lui, se prononce en faveur d’une «communication inclusive, privilégier les relais d’opinion choisis dans la société civile, les leaders d’opinions, les religieux, les intellectuels, pour crédibiliser le projet ». Jean Paul Tchomdou, propose une autre approche communicationnelle.

Premièrement, « savoir pourquoi elles (femmes) sont réfractaires, identifier l’origine des croyances, aller à la source des croyances, détruire les fondations de ces croyances, y loger de nouvelles croyances », indique l’expert en communication et production audiovisuelle. L’autre tâche consistera deuxièmement, à « Identifier les personnes crédibles à qui ces cibles s’identifieraient », fait savoir celui qui est par ailleurs président de l’Association camerounaise des professionnels du Marketing et de la Communication (Acpmc). Et, « Le plus important aujourd’hui c’est la sensibilisation, l’éducation et la formation. En dehors des médias classiques, il y a les réseaux sociaux qui peuvent servir à sensibiliser les populations », plaide la députée Rolande Ngo Issi.

Insuffisances de ressources à l’indexe

En tout cas, cette autopsie d’une communication à problème pousse Adamou Koupit, député UDC à se demander « Si d’une campagne à l’autre, le ministre de la santé publique fait l’autocritique de ses stratégies ». A sa suite, notre source en service au Minsanté déplore le fait que « Jusqu’ici, aucun spot en direction des populations ni un plan de passage des responsables du PEV dans les télévisons n’est visible ». Or, « La vaccination n’est qu’une affaire de communication. Il fallait sensibiliser, communiquer. Ce n’est pas au ministre de communiquer dessus. S’il le fait c’est un échec », dit-il.

En guise de réponse, Manaouda Malachie argue que le PEV fait face à une insuffisance de ressources « pour assurer une communication de proximité efficace ». Néanmoins, le gouvernement entend « renforcer la communication en faveur de la vaccination en utilisant tous les canaux disponibles. Il faudra à cet effet mobiliser des ressources supplémentaires et obtenir un engagement de tous les acteurs », dit-il. A noter que l’introduction de ce vaccin dans les écoles a eu lieu le lundi 23 novembre 2020.

A présent, « Chaque formation sanitaire s’organisera avec les écoles de son ressort pour mettre en œuvre cette stratégie selon un calendrier élaboré d’un commun accord. Nous continuons à mettre en le plan de communication normalement selon les ressources disponibles et nous allons tenir compte de toutes les recommandations », informe Jean Claude Napani, Chef de la section Communication pour le développement au GTC-PEV. En rappel, d’après le PEV, 2356 nouveaux cas de ce cancer qui représente le deuxième cancer le plus fréquent chez les femmes sont diagnostiqués chaque année au Cameroun.

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